Avant, pour aller à la guerre, on commençait par s’entraîner au pas de tir, baïonnette au canon. La guerre, ensuite, c’étaient des colonnes blindées, des tranchées, de l’artillerie. Aujourd’hui, elle ressemble à un jeune homme allongé sur son lit, un casque de pilotage vissé sur les yeux, une manette entre les mains.
La guerre en Ukraine dure depuis plus de quatre ans et demi. Elle est d’une dimension inédite en Europe, et largement inattendue : qui pensait encore qu’un conflit de haute intensité pourrait se dérouler sur le sol du continent européen ? Chez Omerta, nous la suivons quasiment depuis le premier jour, depuis Marioupol. En 2022, 2023, 2024, 2025, nous avons envoyé des équipes couvrir ce conflit, d’abord côté ukrainien, puis côté russe. Et de tous les enseignements que nous en avons tirés, un s’impose au-dessus des autres : l’irruption dans les combats d’un outil qui a révolutionné la guerre. Je veux parler des drones.
Des images devenues impossibles
En janvier 2023, entre Kreminna et Svatove, au nord de Bakhmout, nous avions filmé un alignement de chars le long d’une clôture, à découvert, pratiquement sans protection. Nous n’avions alors aucune idée que c’était la dernière fois que nous verrions pareil spectacle. De telles scènes appartiennent désormais au passé : la guerre a changé du tout au tout, et plus aucun blindé ne s’expose ainsi à ciel ouvert.
Six mois plus tard, sur le front de Soledar – cette localité qui avait fait les feux de l’actualité après sa prise par la milice Wagner, juste avant l’offensive sur Bakhmout –, nous en avons fait l’expérience dans notre chair. La journée avait commencé dans la grisaille, sous des chutes de neige : théoriquement, pas de vol de drone. Puis, au fil de la patrouille, le soleil est apparu. Et avec lui, un drone ukrainien, surgi devant nous. Nous avons sauté dans le fossé, sans trop savoir quoi faire – avec le sentiment que le soldat qui nous guidait ne le savait pas beaucoup mieux que nous. Brume de l’aube évaporée, ciel dégagé, soleil radieux : autant dire multiplication de la menace. Les Russes appellent ces engins « Baba Yaga », du nom de la vieille sorcière de la littérature slave qui vient gâcher la fête. Ce matin-là, Baba Yaga nous observait.
C’était un drone FPV, qui transmet en direct ses images au pilote ; c’est lui qui décide quand actionner la charge. Dieu seul sait pourquoi, ce jour-là, les Ukrainiens qui le pilotaient – et qui détiennent donc nos images – ont choisi de ne pas nous frapper, préférant s’en prendre à un camion stationné à une centaine de mètres, qui a fini par encaisser le drone.
L’art de la débrouille face à la mort qui plane
Comment les soldats, russes comme ukrainiens – car les deux camps font exactement la même chose –, se prémunissent-ils contre cette menace ? D’abord avec les moyens du bord : le vieux fusil de chasse, dont la gerbe de plombs peut casser les rotors d’un drone. Les brouilleurs, ensuite, dont on s’aperçoit qu’ils ne sont pas toujours très efficaces. Les détecteurs, enfin, cette musique stridente qui retentit soudain et signale la présence d’un engin dans le ciel. Le soldat s’est adapté en un temps record : il a troqué son véhicule blindé pour un 4×4, puis pour un quad ou une moto. Nous avons même vu des hommes partir à la guerre en trottinette électrique.
Mais toutes ces solutions de bric et de broc ne protègent pas vraiment. Quand le drone a décidé de te pourchasser, il n’y a pas grand-chose à faire, sinon courir et essayer de se cacher. C’est ce qui est arrivé à une autre de nos équipes dans les ruines de Tchassiv Yar : un drone d’observation, un éclaireur, puis d’autres appareils, et cette seule consigne hurlée dans la poussière – cours, cours.
Les nouveaux guerriers
Les drones ont donc changé la guerre. Mais à quel point ? Au point qu’il existe aujourd’hui des unités de dronistes entièrement dédiées à cette arme, que nous avons suivies des deux côtés du front, tantôt en posture offensive, tantôt défensive, et qui se livrent bataille dans le ciel du champ de bataille. Le drone est devenu l’élément indispensable de toute activité militaire, au point de déborder du théâtre ukrainien pour s’inviter au Moyen-Orient, dans la confrontation entre l’Iran et les États-Unis comme entre le Hezbollah et Israël.
Après plusieurs jours d’attente, notre équipe a reçu l’autorisation d’accompagner l’une de ces unités sur le front de Koursk, là où, le 6 août dernier, l’armée ukrainienne a réalisé, à la surprise générale, une percée en territoire russe. Au nord de Soudja, les dronistes ont établi leur base dans un ancien village de vacances. Et j’ai été frappé par le profil de ces chasseurs de drones : 25 ans de moyenne d’âge, un tropisme informatique assumé, un rythme de vie qui n’a rien de martial. Ils se lèvent tard, se couchent plus tard encore, restent des heures rivés à leurs machines et s’entraînent davantage sur leur lit, simulateur en main, que sur le stand de tir – ce qui ne les dispense d’ailleurs pas d’une instruction militaire classique, ici supervisée par un ancien de Wagner.
Parmi eux, Vlad, ancien fantassin du Donbass, que ses camarades surnomment « le déserteur » parce qu’il a quitté son unité d’origine – choix qui lui a peut-être sauvé la vie. Et puis Serge, qui tranche sur les autres soldats par son français impeccable. Normal : il est français, c’est même son surnom ici. Russe seulement depuis septembre dernier, né d’une mère ukrainienne et d’un père français, ancien du Prytanée militaire de La Flèche, il aurait fait sans la guerre du Donbass une carrière tranquille d’officier dans l’armée française. Il n’est pas le seul : Gautier, autre ancien militaire, vient de débarquer de sa Provence natale pour faire ce choix surprenant d’aller combattre du côté de Poutine. Leur unité, ils l’ont baptisée Normandie-Niémen, en souvenir des aviateurs français venus se battre aux côtés des Soviétiques pendant la Seconde Guerre mondiale.
Dans leur atelier, on démonte des roquettes de RPG-7 – ce qu’il y a en plus grande quantité dans l’armement russe – pour en récupérer les charges cumulatives, capables de percer un blindage, et les greffer sur les drones. « Le principal, c’est de ne pas paniquer, de garder son sang-froid », résume l’un d’eux. Toute une génération de guerriers est née là, entre le fer à souder et le joystick.
Voilà ce qu’a fait la guerre en Ukraine : elle a changé la physionomie des armes et ce qui se passe dans la tête des soldats. Pour le constater par vous-mêmes, je ne saurais trop vous encourager à vous abonner à Omerta et à télécharger nos documentaires : vous y verrez tout notre travail sur cette guerre, et comment le drone l’a révolutionnée.





