Face à l’Iran, les trois scénarios de Netanyahou – et l’impasse américaine

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Benyamin Netanyahou a été reçu cette semaine à la Maison-Blanche. Une visite qui n’avait rien d’une réconciliation : il s’agissait plutôt, pour le Premier ministre israélien, de mettre les choses au clair avec Donald Trump. Car après cinq mois d’affrontement entre les États-Unis et l’Iran, Israël se retrouve, disons-le, sur le siège arrière. Plus de frappes iraniennes sur son sol, plus de frappes israéliennes sur l’Iran : la guerre se joue désormais ailleurs, et sans lui.

Surtout, les effets recherchés ne sont pas au rendez-vous. Le pouvoir iranien est toujours en place. La question du nucléaire n’est pas réglée, celle des missiles balistiques pas davantage. Les proxys de Téhéran continuent d’agir, du Hezbollah au Liban aux Houthis du Yémen en passant par les milices chiites d’Irak. Pire : lors des dernières salves, on a vu apparaître de nouveaux missiles, plus rapides, capables de modifier leur trajectoire juste avant l’impact. Cela n’était pas prévu. Beaucoup de choses, dans cette guerre, n’étaient pas prévues.

« Je ne te laisse pas tomber »

Netanyahou devait donc retourner à Washington pour dire deux choses à Donald Trump. Un : je ne te laisse pas tomber. Deux : j’ai une part de responsabilité considérable dans le déclenchement de ce conflit, et il faut que le public sache qu’Israël est aussi force de proposition – et non pas seulement l’adepte du tout-militaire qu’il fut au départ, quand la doctrine tenait en une phrase : on bombarde, on élimine les dirigeants, et le régime s’écroulera.

D’où la présentation, selon plusieurs sources dont la presse israélienne, de trois scénarios. Trois options de facture, au fond, assez classique.

Le premier : régler l’affaire par la diplomatie. Les États-Unis et l’Iran, chacun à sa mesure et en gardant ses cartes en main, tentent de s’accorder. Cela fonctionne mal. Combien de fois a-t-on entendu Donald Trump expliquer que les discussions avançaient bien avec les Iraniens, avant d’annoncer le lendemain – parfois à moins de vingt-quatre heures d’écart – que l’Iran allait être frappé comme jamais et disparaître de la surface de la Terre ? Ce langage trumpien de la guerre, tout le monde s’y est habitué. Plus personne ne s’inquiète quand le président promet les foudres de l’apocalypse sur Téhéran pour la nuit suivante : au matin, on constate qu’il y a eu des frappes, que les Iraniens ont riposté, et que l’impasse demeure.

Le deuxième scénario, c’est la « pression maximale », traditionnelle dans les rapports entre Washington, Israël et Téhéran : sanctions, boycott, mise à l’écart des circuits internationaux. Sauf qu’avec Ormuz, l’Iran a trouvé la poule aux œufs d’or. En imposant des taxes sur le trafic et en contrôlant le détroit, Téhéran a découvert une manne financière dont il a compris qu’elle valait plus, stratégiquement, que la bombe atomique. Et il n’est absolument pas disposé à y renoncer. L’Iran fait d’ailleurs son marché parmi les navires qui transitent, laissant passer ceux des pays qui ne lui sont pas hostiles. Hier, pour la première fois depuis trois semaines, un méthanier qatari a réussi à franchir le détroit ; le dernier bâtiment de ce type à s’y être aventuré avait été frappé par un missile. L’Iran fait la pluie et le beau temps à Ormuz, et cet outil-là pèse lourd dans le rapport de force. Donald Trump a eu beau affirmer que le détroit ne l’intéressait pas, on revient systématiquement à des séquences d’énervement présidentiel – rapportées par ses propres conseillers : lors d’une réunion à la Maison-Blanche, Trump s’est emporté contre son entourage, l’un voulant régler Ormuz, l’autre le ramener au nucléaire, un troisième au balistique. Trop d’objectifs, pas assez de stratégie. Des victoires tactiques américaines, sans doute ; mais la victoire stratégique, à ce stade, semble iranienne.

Le troisième scénario, enfin, c’est la fuite en avant : frapper tous azimuts. On sent que des tests sont menés cette semaine, comme ces frappes conjointes américano-saoudiennes contre le Hachd al-Chaabi, ces milices chiites positionnées dans tout l’Irak. Mais la fuite en avant signifierait, tôt ou tard, des troupes au sol. Et c’est là que Trump risque de se retrouver en porte-à-faux avec son électorat.

L’Irak, nouveau centre de gravité

Il faut mesurer ce qui se joue en Irak. Nous y avons passé une dizaine de jours au mois de juillet, et j’avoue ne pas avoir imaginé l’onde de choc provoquée par la mort de Khamenei sur le monde chiite. À Nadjaf, quelques jours après le passage du corps, comme à Kerbala, dans les grands sanctuaires du chiisme, l’écho était considérable – du dignitaire religieux à l’homme de la rue. Cette mort, qu’Israël et les États-Unis avaient pensée comme le premier domino qui entraînerait tous les autres, a au contraire été perçue comme une réactivation, au plus haut niveau, du phénomène du martyre chez les chiites.

Et l’on constate, dans les conversations, de moins en moins de différence entre Irakiens et Iraniens – alors même que l’ayatollah Sistani avait longtemps joué la carte nationale irakienne, avec des figures comme Moqtada al-Sadr et son armée du Mahdi, nationalisme irakien certes très connoté religieusement. Tout cela est aujourd’hui extrêmement confus, fondu dans une puissance chiite en formation. L’Irak que j’avais quitté il y a dix ans, encore relativement mixte, est désormais largement dans la main des chiites – 70 % du pays. Le Premier ministre, un sunnite qui tente de préserver la confiance de Washington et de s’attaquer à la corruption, se retrouve en porte-à-faux avec cette majorité. Car lutter contre la corruption, en Irak, c’est s’attaquer aux milices chiites. Disons les choses : je ne crois pas qu’on puisse, de l’intérieur, démonter cet édifice.

Rappelons aussi ce qu’est le Hachd al-Chaabi, ce proxy iranien à peu près épargné par les frappes et dont le potentiel militaire est intact. Ce sont ces milices qui ont permis à l’Irak de survivre à Daech. Entre Bagdad et Nadjaf, sur 175 kilomètres, tous les dix mètres s’affiche la photo d’un homme tombé dans ce combat : j’ai calculé, cela fait 17 500 martyrs – et il y en a sans doute bien davantage. En Occident, nos médias ont volontiers fait des Kurdes, peshmergas irakiens ou YPG syriens, les héros de la guerre contre Daech. Mais sans les milices chiites irakiennes, Daech aurait probablement pris Bagdad. Et pendant ces années-là, de 2014 à la fin des opérations en Syrie, l’aviation américaine a servi d’appui aérien à ces mêmes miliciens – comme à la Golden Division et aux unités régulières – pour reprendre Falloujah, Ramadi, Tikrit, jusqu’à la bataille de Mossoul. Ils ont combattu ensemble. Ces hommes sont aguerris, armés, expérimentés. Et tout cela, aujourd’hui, est à la disposition de l’Iran. Voilà pourquoi l’Irak est un pays à risque, un centre de gravité possible de la guerre. L’Iran n’est plus seul : c’est déjà un gros morceau, mais l’Iran avec l’Irak, c’en est un autre.

La guerre d’attrition et les stocks qui fondent

Reste un paramètre que le général Caine, chef d’état-major des armées américaines, rappelle régulièrement à Donald Trump : les stocks de missiles. Beaucoup d’intercepteurs – Patriot, THAAD – ont déjà été consommés dans ce conflit, et l’on en fabrique moins qu’on n’en utilise. L’Iran, lui, joue l’attrition, saturant les bases américaines de drones et de missiles. La plupart sont interceptés, mais les intercepteurs finiront par manquer. Le problème est majeur – et il se pose aussi pour l’Ukraine, qui manque elle-même de missiles de défense.

La diplomatie ne s’est jamais arrêtée

Ce matin, le Pakistan, médiateur entre Washington et Téhéran, a affirmé que les belligérants négociaient en vue d’une désescalade, après une nouvelle série de bombardements américains sur l’Iran cette nuit. De fait, la diplomatie ne s’est jamais interrompue : à chaque frappe, les Iraniens par la voix d’Abbas Araghchi, ou Donald Trump lui-même, insistent sur la continuité des discussions. Le Pakistan et le Qatar sont en pointe. Le Premier ministre et le président pakistanais sillonnent la région ; le général Munir a ses entrées à la Maison-Blanche comme à Téhéran. C’est le pays le plus éclectique de la zone, celui qui parle à tout le monde – et les Qataris disposent, eux aussi, d’une expérience diplomatique devenue considérable.

Quant à l’Arabie saoudite, elle joue tous les registres : on se souvient de sa délégation aux funérailles de Khamenei, et la voici qui bombarde, conjointement avec les États-Unis, des milices pro-iraniennes en Irak. Elle frappe pour montrer qu’elle peut frapper, s’affiche ouverte à la négociation, et surtout avertit Washington : dans l’hypothèse du tout-militaire, tous ces pays sont exposés. Le Pakistan peut-être moins, mais le Qatar et l’Arabie saoudite risquent la destruction de leur économie. Après la phase des frappes iraniennes sur les bases américaines chez les voisins pourrait venir celle des frappes sur les voisins eux-mêmes, pour les avoir autorisées. C’est déjà arrivé. L’Iran dispose d’une palette d’escalade, et peut encore monter en gamme : nul ne sait combien de missiles balistiques et de drones il conserve en stock.

Au fond, l’Iran a la possibilité de continuer la guerre. Trump aimerait en sortir, Netanyahou dans une moindre mesure aussi. Encore faudra-t-il que Téhéran juge les propositions qu’on lui fait suffisamment intéressantes pour passer à une autre phase. Une chose est sûre : la situation ne reviendra jamais à ce qu’elle était le 28 février dernier. Et le détroit d’Ormuz risque fort de voir l’Iran y exercer une influence permanente.

Retrouvez cet édito en vidéo sur la chaîne YouTube d’OMERTA

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