Corruption en Ukraine : l’étau se resserre autour de Zelensky

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Perquisition au domicile d’une proche de Volodymyr Zelensky, entrée en politique fracassante de l’ex-ministre de la Défense Mykhaïlo Fedorov, front qui se dégrade dans le Donbass : l’Ukraine traverse une crise politique majeure, largement passée sous silence dans la presse française. État des lieux.

Une perquisition qui frappe au cœur du pouvoir

Mercredi, on apprenait que le domicile d’Iryna Mudra, cheffe adjointe de cabinet du président Zelensky, avait été perquisitionné, en même temps que ceux d’autres personnalités plus ou moins proches du pouvoir.

Cette opération a été menée par deux officines de lutte anticorruption, le NABU et le SAPO, mises en place il y a déjà un certain temps et qui ont déjà agi au sein même des cercles du pouvoir à Kiev. Il faut le rappeler : ces structures ont été imposées par les Américains pour contrôler l’usage de l’argent versé au titre de l’aide à l’Ukraine, y compris les armes livrées au ministère de la Défense. Washington a pris très tôt la mesure d’un risque qui s’est depuis vérifié : une partie de cette aide pouvait être détournée, voire remplir les poches de personnages gravitant autour du pouvoir.

Précisons un point essentiel : ces officines sont contrôlées par le FBI. Autrement dit, ce processus de surveillance ne relève pas de l’Ukraine stricto sensu, mais d’une puissance étrangère – les États-Unis – qui fut longtemps le principal bailleur de fonds de la résistance ukrainienne et qui, même moins impliquée aujourd’hui que les Européens, reste présente à travers ces structures anticorruption.

Que reproche-t-on à Iryna Mudra ? D’avoir blanchi 150 millions de hryvnias – la monnaie ukrainienne, soit l’équivalent de 3 millions d’euros – pour payer la caution d’un ministre actuellement sous les verrous, lui-même impliqué dans un réseau de pots-de-vin autour du secteur de l’énergie.

Ce scandale précédent, survenu en 2025, avait déjà provoqué la chute du plus proche collaborateur de Zelensky : Andriï Yermak, son chef de cabinet – un chef de cabinet tout-puissant, faut-il le préciser. À l’époque, absolument tout passait par lui ; pour s’adresser à Zelensky, il fallait passer par Yermak. Jamais directement mis en cause pour des faits de corruption, il n’en a pas moins été emporté par le scandale et contraint de démissionner. Des proches du président se sont alors réfugiés à l’étranger, notamment en Israël ; certains ministres ont dû quitter le pays.

Et aujourd’hui, on s’aperçoit qu’il se trouve encore des gens pour blanchir de l’argent – en l’occurrence pour payer une caution liée à ce même scandale. On peut légitimement se demander si le président lui-même ne sera pas, à un moment ou à un autre, éclaboussé : il s’agit tout de même de la cheffe adjointe de son cabinet.

Tout cela intervient alors que la présidence Zelensky fait face à une contestation croissante sur sa légitimité même. Son mandat est arrivé à échéance en mai 2024 ; la loi martiale interdit la tenue de nouvelles élections, et Zelensky demeure de facto président. Mais la question de l’usage de l’aide internationale et d’une corruption manifestement toujours très présente, mise au jour par le travail de ces deux officines, pèse de plus en plus lourd.

Fedorov, le pavé dans la mare

Pour comprendre le contexte, il faut revenir aux mois de juillet et août, et à la décision prise par Zelensky de limoger son ministre de la Défense, Mykhaïlo Fedorov.

Fedorov, c’est la jeune génération, celle de la technologie et des drones. C’est lui qui a structuré la numérisation du pays, la production massive de drones, les achats de matériel militaire. Un ministre de la Défense d’un genre nouveau, qui a véritablement imprimé sa marque et permis à l’Ukraine des investissements décisifs, notamment dans les drones et l’intelligence artificielle. Disons-le clairement : sans Fedorov, l’Ukraine serait probablement aujourd’hui bien moins à même de tenir le front qu’elle ne l’est.

Or, de notoriété publique, Fedorov s’opposait aux décisions d’Oleksandr Syrsky, le chef d’état-major des armées sur lequel Zelensky s’est toujours appuyé. Un affrontement entre la nouvelle école et l’ancienne, en somme. Le limogeage de Fedorov, ministre très populaire, a suscité une telle vague de mécontentement que Zelensky, contraint et forcé, a dû accepter dans la foulée la démission de Syrsky. Résultat : il a perdu les deux hommes qui, malgré leur rivalité, faisaient fonctionner la défense du pays. L’actuel chef d’état-major, le général Drapaty, appartient certes à la nouvelle école, mais il n’a pas encore prouvé qu’il pouvait tenir le front comme le faisait Syrsky. Zelensky a perdu sur les deux tableaux.

Ce mouvement s’explique sans doute par l’énorme popularité de Fedorov, dont Zelensky se méfiait. On a déjà vu ce mécanisme à l’œuvre : en 2023, Valeri Zaloujny, le chef d’état-major historique, celui qui avait organisé la résistance autour de Kiev au début du conflit, fut limogé parce que sa personnalité devenait trop encombrante – et expédié comme ambassadeur à Londres, c’est-à-dire très loin. Il reste d’ailleurs une figure très influente. Zelensky se méfie de quiconque pourrait nourrir des ambitions et prendre sa place. Fedorov faisait manifestement partie de ces gens-là.

Qu’a donc fait Fedorov cette semaine pour susciter un tel émoi ? Il a pris la parole à la télévision et adressé un message aux Ukrainiens : en dépit de la situation sur le front et de l’état de guerre, il faut revenir à un processus démocratique normal – sous-entendu, tenir une élection présidentielle. C’est un véritable défi lancé à Zelensky. Des sondages ont montré qu’en cas de second tour, Zelensky perdrait face à Fedorov. Cela peut expliquer son limogeage ; cela explique aussi son entrée en matière politique aujourd’hui.

Les partisans de Zelensky rétorquent qu’il profite de sa notoriété du moment et que tout le monde l’aura bientôt oublié. Peut-être. Mais c’est un sacré pavé dans la mare : cela oblige Zelensky à se positionner, cela révèle une fragilité, cela crée de la confusion.

D’autant qu’il se murmure que Fedorov partirait dans les jours qui viennent en voyage aux États-Unis. Qu’est-ce que cela signifie ? Pour Zelensky, c’est très embêtant. Il sait parfaitement que Donald Trump veut arrêter la guerre au plus vite, et ses relations avec le président américain ne sont pas exceptionnelles. Les Américains vont-ils finir par miser sur la jeunesse, sur Fedorov, pour susciter une élection et, in fine, porter au pouvoir quelqu’un d’autre que Zelensky ? C’est une possibilité. En tout cas, l’Ukraine traverse aujourd’hui une crise politique majeure.

Sur le front : le grignotage russe avant la dernière bataille du Donbass

En parallèle, la situation militaire se détériore. Pas de percée spectaculaire d’un côté comme de l’autre, mais les prémisses de ce qui s’annonce comme la dernière bataille du Donbass : celle des deux forteresses ukrainiennes de Slaviansk et Kramatorsk, à l’est de l’oblast de Donetsk. Environ 25 % de cet oblast demeure ukrainien, et l’objectif affiché des Russes, de longue date, est de reprendre l’intégralité du Donbass – l’oblast de Lougansk étant, lui, conquis à peu près en totalité.

Sur le terrain, les Russes ont percé à Dobropolié, ainsi que vers Droujkovka – des verrous dans la défense de Slaviansk et de Kramatorsk. Ils se trouvent désormais à cinq ou six kilomètres à l’est de ces deux villes. Et l’on observe la mise en place des infiltrations : au-delà de la conquête territoriale, les Russes envoient des éclaireurs, de petites équipes chargées de tester le dispositif ukrainien. Ils manœuvrent ; ils ont l’initiative.

L’Ukraine a néanmoins montré qu’elle restait capable de reprendre du terrain, notamment dans la zone de Zaporojié, au sud. Mais il s’agit de secteurs qui ne sont pas cruciaux, tandis que la Russie marque des points dans des secteurs clés : à Orekhov – le verrou vers Zaporojié – les Russes ont pénétré dans la ville et sont en phase offensive, ouvrant la voie à une potentielle attaque sur Zaporojié elle-même. Voilà toute la différence.

Pas d’effondrement ukrainien, donc, ni de percée majeure russe. Mais un point mérite d’être surveillé comme le lait sur le feu : plus au nord, entre les oblasts de Soumy et de Kharkov, les Russes sont en passe d’encercler une importante poche de territoire ukrainien et de faire la jonction entre deux offensives au sud – ce qui pourrait aboutir à la capture de plusieurs centaines de soldats ukrainiens et constituer une avancée majeure. Nous n’y sommes pas encore, et l’Ukraine résiste.

Voilà la situation réelle. Elle n’est pas florissante, et nous ne sommes certainement pas dans le retournement de tendance qu’on a pu lire dans la presse française – dans des titres comme Le Parisien ou Le Point, où l’on nous apprend régulièrement que l’Ukraine est à l’offensive et que le vent a tourné pour Vladimir Poutine. Ce n’est absolument pas le cas quand on regarde honnêtement ce qui se passe sur le front, en croisant les sources – Rybar côté russe, Deep State côté ukrainien, et d’autres comptes de cartographie du front. Le retournement annoncé n’existe pas.

L’Europe face à son défi

L’Europe pèse-t-elle encore sur la situation ? Oui, en ce sens qu’elle fournit des armes – qu’elle achète aux Américains, selon le deal conclu entre Ursula von der Leyen et Donald Trump : Washington continue de livrer, l’Europe paye. L’Europe paye aussi, et beaucoup, pour maintenir en vie l’État ukrainien – salaires des fonctionnaires et autres dépenses courantes ; un pacte de 90 milliards a été pour partie versé. De fait, la contribution européenne à la résistance ukrainienne est aujourd’hui plus importante que la contribution américaine.

Mais c’est bien là le défi : l’Europe doit démontrer qu’elle est capable de faire « aussi bien » que les Américains, c’est-à-dire de permettre à l’Ukraine de continuer à résister. Or les paramètres ne sont pas bons. À la lutte anticorruption et à la situation du front s’ajoutent les frappes russes, qui rencontrent de moins en moins de résistance faute d’intercepteurs : l’Ukraine manque de missiles Patriot, elle ne peut plus se protéger davantage, et les Russes continuent, nuit après nuit, de pilonner le pays dans la profondeur.

Ajoutons enfin l’état des ports de la mer Noire, où l’Ukraine se trouve dans une situation catastrophique : elle peine à acheminer son blé, alors qu’elle compte parmi les premiers producteurs de céréales au monde. Si ces céréales ne peuvent plus transiter par la mer Noire, c’est un problème majeur. Des solutions alternatives sont à l’étude – par le rail, via la Pologne ou les pays baltes – mais elles ne remplacent pas, pour l’heure, ce que permettaient Odessa et les ports voisins. La Russie a décidé de pilonner systématiquement les installations portuaires et les navires qui y accostent. L’Ukraine, de son côté, frappe les infrastructures économiques et énergétiques russes, avec un certain succès d’ailleurs. Mais on passe trop souvent sous silence cette question des ports ukrainiens, qui est pourtant catastrophique.

Le bilan

Si l’on fait le bilan de tout cela, la situation n’a rien de réjouissant – et elle ne ressemble certainement pas à ce qu’on a pu entendre ces dernières semaines. L’Ukraine résiste, certes. Mais elle n’est pas en position d’inverser le sort des armes. Le dire serait faux, et on le lit malheureusement trop souvent dans la presse française. Chez Omerta, nous faisons partie de ceux qui regardent les choses honnêtement et qui essayent de les expliquer. Et là, il y avait un correctif à apporter.

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