CHARLES D’ANJOU :
Mon général, nous sommes un an après le déclenchement de l’opération spéciale lancée par Vladimir Poutine en Ukraine. Est-ce que vous pourriez nous expliquer en quoi cette guerre est à la fois classique et à la fois jamais vue ?
JEAN-MARC MARILL :
Cette guerre est très intéressante pour un militaire et pour un officier général parce qu’elle montre des caractéristiques nouvelles : la première de ces caractéristiques, c’est l’importance du numérique dans le champ de bataille, non seulement sophistiqué tel que les armées peuvent en posséder, mais aussi le fait que le numérique civil est rentré dans le commun des combats et ce qui fait que le combat devient maintenant quelque chose urbi et orbi où la présence du danger est immédiate et constante. Les observateurs adverses peuvent désormais déceler vos mouvements. Et ces mouvements étant décelés, cela vous fige. Vous êtes obligé de vous poster, de vous enterrer : il y a les drones et les applications civiles qui ont été militarisées par les Ukrainiens. Ces nouveaux outils ont des conséquences tactiques très lourdes sur le terrain : le front est figé, avec des complexités de combat, des complexités de logistique. Et l’antithèse de tout ça, c’est que, face à cette haute technologie, on en revient à une guerre de masse et en particulier de fantassins. Qu’est-ce qu’il y a de plus fluide et discret que le fantassin ? Cette haute technologie ramène le soldat à un combat qui finalement se rapproche de celui de 14-18.
Dans cette guerre, on voit l’apparition de sociétés militaires privées. Quel regard portez-vous sur ce recours à des forces privées paramilitaires dans un conflit, finalement, on vient de le dire, qui est somme toute assez classique et conventionnel ?
Oui, c’est une chose qui m’a un peu surpris. Que l’on emploie des unités privées à l’extérieur pour être le bras armé mais non déclaré d’un État, c’est assez compréhensible ; qu’elles soient engagées en masse comme elles l’ont été dans cette guerre en Ukraine, c’est quelque chose qui, moi, m’a surpris. Alors je pense que cela vient du fait que, à un moment donné, les Russes ont fait un peu l’impasse sur leur infanterie. Ils ont créé un modèle d’armée qui ressemble beaucoup aux armées occidentales, avec de l’aviation, de la haute technologie, des missiles et que la réalité de la guerre les a surpris eux aussi. Ils ne s’attendaient certainement pas à ce que le besoin d’infanterie soit aussi énorme et aussi décisif dans ces guerres. Donc, je pense que le fait qu’ils aient sous la main une société privée qui était capable de mobiliser des milliers et des milliers de soldats, puisque finalement on pense que d’après ce que je sais, il y aurait entre 40 000 et 50 000 soldats de Wagner en Ukraine. Ça leur a permis d’avoir une infanterie qui leur manquait. D’où le fait que la mobilisation partielle qu’a fait le président Poutine a redonné du nerf à l’infanterie russe. Et c’est peut-être aussi pour ça qu’elle réapparaît sur les champs de bataille, qu’elle a été capable de relever en partie Wagner sur le front de Soledar et de Bakhmout, et qu’il y a une remontée en puissance de l’infanterie classique russe. Donc tout ça, c’est la marque que la guerre a surpris tout le monde et qu’elle a ses propres règles. Il y a un général allemand de la Première Guerre mondiale qui disait « Le meilleur professeur est la guerre. Mais ces leçons coûtent cher ». Et c’est ce qu’ont découvert les Ukrainiens et les Russes.
Aujourd’hui, on dit que le soldat russe n’est pas formé, qu’il manque de munitions, qu’il y a erreur tactique sur erreur tactique, etc. Est-ce que vous considérez que c’est justifié ?
Je dirais que lorsqu’on analyse l’armée russe, il faut savoir si nous- mêmes nous serions capables de supporter les pertes qu’elle supporte. Parce que l’essentiel de la guerre, c’est la volonté et le courage du soldat. Vous pouvez avoir des très bons équipements. Si le soldat n’est pas motivé, il n’accepte pas de risquer sa vie dans les conditions dramatiques du combat d’aujourd’hui, il est certain que la solidité de cette armée, ce ne sera pas bonne. Donc, la première des choses que je constate, c’est le courage des Ukrainiens et des Russes dans cette guerre. Ils ont une volonté farouche de vaincre et cette volonté farouche, elle s’exprime à travers la férocité des combats.
Deuxièmement, nous, nous avions fait l’impasse sur l’artillerie. Nous avions, au moment du déclenchement de la guerre en Ukraine, le 24 février, 119 canons. 119 canons pour l’armée française. Nous avons 200 chars lourds, avec une armée qui était vraiment en configuration minimale pour assurer les missions telles que les gouvernements français l’imaginaient depuis 30 ans. Les Russes de leur côté, ont toujours cru aux canons, ils ont toujours cru aux chars. Ils ont une réserve importante de blindés qui leur permet de tenir le coup dans une guerre où les pertes sont im- portantes. J’ai une vision plus modeste des Occidentaux vis-à-vis du modèle russe. Selon moi, peu d’armées auraient été capables de supporter les pertes qu’ils ont subies aujourd’hui et de se montrer aussi efficaces et volontaires dans leurs combats au quotidien.
Vous avez travaillé à la direction du renseignement militaire. Vous avez observé aussi que Wagner, les Russes, ont mené des opérations psychologiques, des « Psy Ops », en Afrique contre l’armée française. Est-ce que ça vous a surpris ? Comment l’armée française peut-elle réagir ?
Alors c’était une question excellente et difficile. L’armée française en tant que telle ne peut réagir qu’en étant exemplaire dans son comportement sur le terrain et avec les populations locales, tout en essayant de montrer un coté vertueux à son action. Après, c’est au niveau gouvernemental français de réagir et de mettre en exergue les fautes et les mensonges qui nous sont imputés. Je pense aux nombreux montages fabriqués par Wagner pour essayer de discréditer l’armée française. On a affaire à des gens qui ne sont pas toujours loyaux à notre égard mais qui qui font feu de tout bois pour s’implanter.





