Par la voix du ministre des Affaires étrangères ukrainien, Dmytro Kouleba, l’armée ukrainienne a annoncé mardi 31 janvier qu’elle recevra bien « entre 120 et 140 » chars, de conceptions allemandes, britanniques et américaines. La séquence a fait l’objet d’un suivi médiatique nourri côté occidental, qui force à s’interroger : à quel besoin répond la livraison des Léopards 2, des Challenger 2 et des Abrams ?
Sur le front, les Russes ont repris l’initiative militaire. C’est toujours une guerre d’attritions, avec peu de victoires nettes pour Moscou, si ce n’est la prise de Soledar début janvier et quelques avancées territoriales autour de Donetsk. Les chars occidentaux seront-ils suffisants pour inverser la tendance ? Rien n’est moins sûr. Le nombre des appareils, même s’ils sont techniquement supérieurs à ceux des Russes, ne sont pas une garantie. D’une part parce que l’usage des blindés lourds répond à une doctrine d’emploi singulière, le char n’étant utilisable qu’en lien constant avec les autres acteurs que sont l’infanterie mécanisée, le génie, les transmissions… etc. D’autre part, parce que les Léopards 2, les Challenger 2 et les Abrams sont des outils complexes qui nécessitent une formation poussée des équipages. Si la décision de livraison est réellement récente, les observateurs les plus optimistes parlent d’au moins six mois de formation, comme le rap- pelle le magazine spécialisé Raids. Quel sera l’état du front dans six mois ? Enfin, en terme purement matériel, la chaîne logistique d’approvisionnement en pièces de rechange, en carburant et en munitions n’est pas encore établie.
Elle peut s’avérer couteuse pour alimenter un petit nombre d’appaeils. Et si cette chaîne logistique prend pied en Pologne, comme on peut l’entendre dire, à quelle dis- tance l’OTAN se situe-t-elle de la ligne de co-belligérance ?
LES SYSTÈMES DE PROTECTION ACTIVE RUSSES
En face, l’armée Russe possède deux appareils : les biens-connus T-90, A et M, et le plus discret T-14 Armata, qui n’a pour l’instant pas été déployé en Ukraine. Ces chars sont dotés d’une protection dite active : « un système de protection active [ou « Hard Kill »] détecte et détruit un projectile [missile, roquette, obus] avant son impact contre un blindé. Le retour d’expérience de la guerre en Ukraine démontre qu’un tel dispositif est indispensable », détaille le site spécialisé opex360.com. Des témoignages du terrain laissent penser que ces systèmes ne sont pas toujours opérationnels. Bien visibles, ils sont parfois simplement dissuasifs. Dans le cas du T-14 Armata, la protection active porte le nom de système Afganit.
Les technologies répondent aux technologies. À quel besoin répond la livraison des Léopards 2, des Challenger 2 et des Abrams ? Peut-être à une stratégie de communication qui consiste à simuler de marquer le point qui change l’issue de la guerre. Les Russes sont aussi performants dans le domaine. Mais le terrain répond avec pragmatisme : il n’y a pas d’avantage à la technologie sans hommes formés à l’utiliser.
POUR L’OUEST, LE DÉFI DE LA FORMATION DES UKRAINIENS
Le 17 octobre 2022, l’Union Européenne passait un cap : celui de la formation, en son nom, de 15 à 30 000 soldats ukrainiens sur son sol. C’est en fait principalement en Allemagne, en France et en Pologne que ces unités seront formées. « Moralement, politiquement, et même militairement, la Russie est en train de perdre cette guerre. Nous devons donc continuer à soutenir l’Ukraine », voulait alors croire le chef de la politique étrangère de l’UE, Josep Borrell, comme le relaie France 24. La formation fournie par l’UE répond à des be- soins variés. Déminage, conduite d’opérations tactiques, défense antiaérienne, artillerie et médecine de guerre. Elle intervient en supplément des programmes proposés par les États-Unis et le Royaume- Uni. En Allemagne, relèvent nos confrères de Ouest France, la ville de Grafenwöhr, en Bavière, accueille les équipages qui se for- ment au maniement des véhicules blindés de transport de troupes, les « Bradley ». Sur le territoire polonais, les forces ukrainiennes s’en- trainent notamment à Poznan et à Biedrusko, dans l’ouest du pays.
L’INFANTERIE, TOUJOURS « REINE DES BATAILLES » ?
Malgré les prouesses technologiques qu’induisent les guerres, c’est bien le sang des hommes qui coule sur la terre gelée. Côté ukrainien, mais peut-être est-ce aussi vrai chez les Russes, les troupes engagées dans les premiers mois de la guerre ont subi des pertes colossales. Les scènes de mobilisation forcée qui fleurissent sur internet depuis début janvier sont le syndrome d’une armée qui cherche à se renouveler au plus vite. Un renouvellement qui se fait au détriment de l’expérience. En face, les Russes disposent d’un réservoir en homme bien plus important : 400 000 hommes sont déjà sous les drapeaux et 150 000 sont attendus prochainement, selon l’agence Reuters. L’effet de la masse n’est pas à négliger.
Devant une armée novice, l’appui des instructeurs occidentaux devient plus que jamais indispensable, et engage encore plus l’OTAN dans la guerre. Car la formation a pour corollaire le rodage à des doctrines d’emplois purement otaniennes. Là où l’armée russe – et soviétique jusqu’en 1991 – est très hiérarchisée dans sa prise de décision, l’armée ukrainienne formée à l’occidentale donne plus de place à la décision tactique. Ce sont ainsi les cadres de contacts qui ont l’initiative sur le terrain qu’ils pratiquent. Dans ces doctrines, le char est le plus souvent employé soit en préparation, soit en soutien de l’intervention de l’infanterie. C’est bien cette dernière qui conquiert et occupe le terrain.
L’arrivée des chars allemands, britanniques et américains ne changera pas le visage de la guerre. Elle aura un impact limité dans sa conduite.





