Ukraine : l’affaire de la « chambre de torture » d’Azov révèle la peur des rafles

Date:

Le 2 novembre, une foule a tenté de forcer une maison occupée par le corps Azov, dans la banlieue de Kiev, où des hommes auraient été détenus et torturés. Pour Régis Le Sommier, rien n’est encore établi sur ce qui s’est passé à l’intérieur, mais l’affaire, qui a fait se déplacer Kyrylo Boudanov en personne, montre à quel point l’Ukraine, à court d’hommes, vit dans la peur des rafles, et elle tombe très mal face à ses soutiens occidentaux.

Ce qui est avéré, c’est la manifestation. Le 2 novembre, une centaine de personnes se sont rassemblées devant une maison de Petropavlivska Borchtchahivka, dans la banlieue de Kiev, et la police a été déployée. La maison est louée par la Garde nationale et abrite une unité du 1er corps Azov, une formation extrêmement prestigieuse en Ukraine, responsable d’une grande partie de la défense du Donbass et commandée par Denys Prokopenko, l’un des principaux chefs d’Azov. On connaît ses ramifications avec des mouvements néonazis et avec la mouvance nationaliste ukrainienne, mais elle a rejoint depuis longtemps les forces régulières, au point d’en être aujourd’hui l’élite.

Quand la patrie vient te chercher

Ce qui s’est passé à l’intérieur est une autre affaire. Des rumeurs ont commencé à circuler : une chambre de torture aurait été installée dans le sous-sol, et une quarantaine d’hommes raflés dans la rue y seraient détenus. Elles ont pris d’autant plus vite que la rafle est devenue une réalité courante en Ukraine, où les méthodes de recrutement sont très coercitives. Il est fini, le temps où l’on faisait la queue devant les bureaux de recrutement pour aller défendre la patrie, comme au début de la guerre. Aujourd’hui, si tu es en âge de combattre, c’est la patrie qui vient te chercher. Les réseaux sociaux en apportent la preuve depuis plusieurs années : on y voit des recruteurs arrêter des hommes dans la rue, parfois au sein même de leur famille, avec la femme qui tente d’empêcher qu’on lui enlève son mari. Le médiateur ukrainien a reçu 6 127 plaintes visant ces recruteurs en 2025, contre 18 en 2022.

Déserteurs ou raflés ?

Sur place, une partie de la population du secteur s’est déployée autour de la maison. Des œufs et des fumigènes ont été lancés sur les forces de l’ordre, et des manifestants ont tenté de casser le mur de brique pour entrer. Azov a joué la carte de la transparence en laissant entrer une dizaine de civils, pour une visite que Boudanov qualifiera lui-même de superficielle, et le commandant de la Garde nationale, Oleksandr Pivnenko, est venu parler à la foule.

L’explication fournie est la suivante : il s’agit d’un point de déploiement temporaire, où se trouvaient des hommes fraîchement mobilisés et des soldats repris après avoir quitté leur unité. On est loin des quarante détenus de la rumeur, puisque Pivnenko en annonce dix-huit et la police vingt-six, selon le site proukrainien Euromaidan Press. Encore une fois, cette unité est très opérationnelle et très impliquée dans le Donbass, et si ces hommes ont tenté de déserter en temps de guerre, le cas est très sérieux, puisque la loi ukrainienne prévoit de cinq à douze ans de prison.

La tension est montée à ce point parce que la peur des rafles travaille toute la population ukrainienne, et cette peur est le produit direct de la pénurie d’hommes dont souffre le pays. Car on ne sait toujours pas très bien à qui l’on a affaire : à des hommes détenus pour être envoyés au front contre leur gré, et qui auraient subi pour cela des violences, voire des tortures, ou à des soldats qui ont tenté de déserter et que l’on a arrêtés.

Boudanov en personne

Au plus haut niveau, l’affaire a été prise très au sérieux, puisque Kyrylo Boudanov s’est déplacé. Ancien patron du GUR, le renseignement militaire, il a longtemps été monsieur Espion, l’homme des coups les plus audacieux des services ukrainiens, et il dirige depuis janvier 2026 le Bureau de la présidence, à la place d’Andriï Iermak, qui était le bras droit de Zelensky. Il est impliqué dans la diplomatie et dans les relations avec l’OTAN. C’est, au départ, une pure créature de la CIA, puisque son unité clandestine de forces spéciales a été formée par l’agence américaine, et il garde des contacts très importants avec les États-Unis. Qu’un homme de ce rang fasse personnellement le déplacement prouve que les autorités ukrainiennes ne prennent pas la chose à la légère.

Il n’a pas pour autant calmé les esprits. Devant la foule, il a expliqué que des bâtiments comme celui-là, il y en avait beaucoup. Pivnenko assure qu’il ne s’agit que de points de déploiement installés dans des maisons louées, faute de casernes, mais la phrase a produit son effet. Qu’il existe un véritable système pour rafler, on le sait. Que les récalcitrants y soient torturés, rien ne permet encore de l’affirmer.

Une enquête était inévitable. Le Bureau d’enquête de l’État a ouvert une procédure pénale pour excès de pouvoir, qui doit établir les conditions dans lesquelles ces hommes étaient retenus et s’ils ont subi des contraintes. Le SBU, lui, défend une autre lecture : l’émeute aurait été montée pour extraire un soldat qui avait quitté son unité, la femme en tenue de médecin qui a donné l’alerte devant le portail a été arrêtée, et Boudanov affirme désormais que ces événements ne se sont pas produits « sans influence ».

Repris par les Russes, donc faux ?

Cette affaire a pourtant un fondement, et ce ne sont pas de simples rumeurs qui ont rassemblé ces gens autour de la maison. On a vu sortir des hommes, ainsi qu’un adolescent de 14 ans, tout tremblant dans une couverture, que Boudanov a lui-même emmené et qui, selon Euromaidan Press, aurait seulement chuté de la clôture après avoir insulté la police. On a vu des hommes, le visage couvert d’ecchymoses, raconter sur des portables qu’ils avaient été détenus à l’intérieur. Azov reconnaît d’ailleurs que quatre d’entre eux étaient blessés et ont été hospitalisés.

Il faut faire très attention, car une information pareille, désastreuse pour l’Ukraine si elle se vérifie, ouvre la porte à toutes les manipulations. Les réseaux russes s’en sont évidemment emparés pour en faire une chambre d’écho, comme les réseaux ukrainiens le font dès qu’il y a une mauvaise nouvelle pour la Russie : le Centre ukrainien de lutte contre la désinformation a compté 110 chaînes russes publiant le même texte le soir même. Mais nous avons pris l’habitude de dire, dès qu’il se passe quelque chose : « Ce sera repris par les Russes, donc c’est forcément faux. » Non. Qu’une information soit massivement relayée par les réseaux russes ne veut pas dire que le fond n’y est pas, ni qu’il ne s’agissait pas d’un endroit où des gens étaient détenus, avec de fortes atteintes aux droits de l’homme.

Pas exactement nos valeurs

Si c’est le cas, c’est catastrophique, car cela ternit encore l’image de l’Ukraine au moment où l’on nous explique, en Occident, qu’elle défend nos valeurs. Ce qui se passe dans ce genre de centre, apparemment, ce n’est pas exactement nos valeurs. Azov a eu beau expliquer d’emblée qu’il s’agissait de déserteurs, ce sont des déserteurs qu’on tabasse, visiblement, au vu de l’état de certains sur les vidéos sorties de cette maison. En envoyant Boudanov, les autorités ont voulu montrer qu’elles prenaient la chose au sérieux, et c’était le minimum qu’elles pouvaient faire. Si l’enquête se développe, si l’affaire fait boule de neige et continue de prendre de l’ampleur auprès des alliés de Kiev et de ceux qui viennent en aide à l’Ukraine, ce sera évidemment une très mauvaise nouvelle.

Inscription Newsletter

Derniers articles

spot_img