Lyon, Sciences Po, Quentin…

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Nous étions en septembre 1994. Après avoir échoué d’un rien l’oral à Sciences Po Paris, je tentais le concours de l’IEP de Lyon, en admission parallèle, donc directement en deuxième année. Admis, je m’installais à la rentrée dans la capitale des Gaules, dans laquelle j’allais passer deux ans. Je débarquais à Lyon avec mes convictions. Rapidement à Sciences Po, je fus classé parmi les élèves dits « de droite ». Cela ne m’empêcha nullement d’être apprécié par mes professeurs de gauche, en premier lieu par Jean-Jacques Queyranne, maire de Bron, un des édiles socialistes du coin qui sera ensuite ministre et président de région.

L’établissement était alors dirigé par Georges Mutin, docteur en géographie, grand spécialiste du Tiers-Monde. Le BDE, bureau des élèves, était solidement tenu par la gauche. Son responsable, Bertrand Gaume, deviendra préfet des Hauts-de-France, après une carrière au Parti socialiste. Il m’arrivait d’avoir avec ses équipes des échanges de qualité. Nous avions même créé un journal, baptisé « Présence critique », qui attirait des plumes de droite comme de gauche. En cours, presque tous les profs étaient de gauche. Mais certains étaient intelligents. Ainsi notre professeur d’histoire, Bruno Benoit, avait saisi les diverses sensibilités politiques de ses élèves. C’était un républicain farouche qui mangeait sa tête de veau le jour de la mort du roi, selon une tradition locale, et avait écrit un livre sur la sorcellerie sur la colline Saint-Jean à Lyon. Chez lui pourtant, la curiosité intellectuelle avait toujours le dessus sur le sectarisme dont il se tenait éloigné. Il eut l’idée de nous faire rejouer le procès de Pétain lors d’un cours sur la Libération de la France. Il m’avait désigné pour jouer le rôle du procureur général, André Mornet, et un ami, sympathisant communiste, tenait celui de Jacques Isorni, l’avocat de Pétain. Le but étant de se mettre dans la peau de quelqu’un d’opposé à nous politiquement. On était loin des meetings de Rima Hassan déguisés en conférences et qui confinent à de l’idolâtrie.

La première année, on nous avait proposé néanmoins de voir un film orienté, « Les Nuits fauves », l’histoire du militant homosexuel Cyril Collard. Rétissant au départ, je finis par assister à la projection, laquelle fut suivie d’un débat certes houleux, mais courtois où toutes les opinions furent exprimées. Encore une fois, le corps enseignant était on ne peut plus marqué politiquement. On y trouvait Philippe Corcuf, dont le journal Le Monde situe l’engagement dans la « gauche intellectuelle radicale ». Il a écumé toutes les chapelles de la gauche et de l’extrême-gauche, du Parti socialiste à la Fédération anarchiste, en passant par le Mouvement des citoyens, Les Verts, la Ligue communiste révolutionnaire et le Nouveau Parti anticapitaliste. Avec un autre prof de sociologie, lui aussi marxiste bon teint, mais dont j’ai oublié le nom, nous nous livrions en cours à des joutes verbales mémorables. Son dernier cours, je m’en rappelle, s’intitulait « l’autoreproduction des classes dirigeantes ». À l’énoncé, je fus pris d’un ricanement sarcastique. Il le vit et me demanda : « Où faites-vous déjà votre stage l’été prochain, Le Sommier ? » « À Paris Match, monsieur. » « Vous verrez. Vous allez vivre en direct l’autoreproduction des classes dirigeantes. » Je ricanais encore. Avec le nombre de fils à papa envoyés en stage à Paris Match, je me rendrai vite compte qu’il avait en réalité entièrement raison.

Il y avait de la violence, mais elle touchait surtout les universités Lyon II et III, où les amphithéâtres où enseignaient par exemple les députés FN Pierre Vial et Bruno Goldnish étaient parfois envahis par des militants d’extrême gauche… Cela n’arrivait jamais à Sciences Po. La ville de Lyon avait des dispositions pour l’émeute. Cela remontait à plusieurs siècles. Pendant la Révolution, elle avait été l’objet d’une répression impitoyable orchestrée par les comités de salut public. Elle connut, comme Paris, une Commune, mais qui ne dura pas suffisamment longtemps pour qu’on réquisitionne un baron Haussmann pour en élargir les avenues. Ce qui faisait que la place Bellecour, où commençaient en général les rassemblements militants, permettait aux émeutiers de se carapater dans les ruelles alentours et d’échapper ainsi à la police, voire de la harceler. J’ai appris récemment que cette même police avait fait la demande de pouvoir opérer avec des drones pour repérer les individus d’en haut, mais que ça n’avait pas été accordé par la municipalité dirigée par le maire écologiste, Grégory Doucet.

Autre élément typique du patrimoine architectural lyonnais, les traboules. Du latin « trans ambulare » (passer à travers), ce sont des raccourcis qui relient une rue à l’autre à travers un ou plusieurs immeubles. Elles avaient permis aux résistants d’échapper aux hommes de Klaus Barbie sous l’Occupation. Elles restaient fort utiles pour fuir l’autorité en cas de manifestation qui dégénère. Celles de la Croix-Rousse avaient fait du quartier une véritable forteresse. J’ai entendu dire que l’endroit était devenu le repaire de la Jeunesse Garde. J’y habitais lorsque je vivais à Lyon, dans un appartement typique de canut, ces ouvriers tisserands, avec une grande hauteur de plafond. Ce n’était pas un repaire de l’extrême gauche à l’époque. Il y avait de la drogue, quelques punks à chiens, des kebabs en nombre, mais pas ou peu de gauchistes.

Sur l’agglomération lyonnaise, un petit groupe virulent tenait le pavé. Il s’appelait « Socialisme international » et prétendait combattre le fascisme sous toutes ses formes. Cela restait, croyez-moi, très théorique. En face, le Renouveau étudiant, syndicat étudiant du FN, battait le pavé, célébrant par exemple à grands coups d’affichage le centenaire de l’écrivain allemand et grand ami de François Mitterrand, Ernst Jünger. Il y avait aussi une sorte de GUD local baptisé « Décision française », un peu plus nerveux, et parfois rejoint du côté du stade Gerland par un groupe d’ultras baptisé les « Bad Gones ». Quelques échauffourées avaient lieu, des membres cassés, oui, des bourre-pifs, oui, des coups de bâton, ça arrivait, mais jamais on ne voyait dix types cagoulés et armés de gants coqués s’acharner à terre contre un seul individu jusqu’à le tuer. Les affrontements se produisaient en marge des manifestations. Surtout, ils n’étaient pas l’objet d’une traque délibérée, méthode propre au manuel de Raphaël Arnault. Repérés sur les réseaux sociaux, les « fafs » deviennent des semaines durant l’objet d’une véritable chasse à l’homme.

Depuis la mort de Quentin, j’ai visionné quelques vidéos de la Jeune Garde, créée en 2018 pour soi-disant reprendre Lyon, la capitale des fachos. On y voit la plupart du temps des gamins terrifiés recroquevillés, se prendre des coups par des molosses en capuches dans des coins sombres à l’abri des regards. Les fachos ont sûrement causé pas mal de nuisances dans la ville, mais il semble en réalité que ce soit l’arrivée de la Jeune Garde qui, voulant éradiquer tout ce qui est facho à ses yeux, ait contribué le plus à enflammer le milieu radical lyonnais. Leur conception assez large de l’extrême droite les a amenés à violenter des militants catholiques, centristes et même des macronistes. Oui, je le crains, avec vos airs de bon samaritain dans les médias, monsieur Arnault, c’est bien vous qui avez ramené la terreur dans la capitale des Gaules, même si vous prétendez avoir créé votre milice pour défendre les victimes de l’extrême droite. Et vous avez bénéficié, il faut le reconnaître, d’une certaine tolérance quant à vos méfaits. Pendant trop longtemps, les condamnations dont écopaient vos sbires et vous-mêmes n’avaient qu’un très lointain rapport avec celles infligées à vos adversaires, ce qui, par défaut de combattants désireux de finir derrière les barreaux, a fini par vous laisser la rue libre.

Aujourd’hui, tout a changé. Quentin est mort. Félicitations. Vous qui, à LFI, vous réclamez des révolutionnaires de 93, vous venez de rejoindre la catégorie des Joseph Fouché envoyés par la Convention pour détruire Lyon en 1793. Oh, vous n’en êtes pas là. Fouché a tué à la chaîne plus de 1600 Lyonnais. Mais depuis hier, vous êtes dans le camp des assassins.

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