Pendant des années, une idée a dominé toutes les analyses du Moyen-Orient : quoi qu’il arrive, Israël et les États-Unis finiraient toujours par avancer d’un même pas. Les désaccords existaient, bien sûr. Les tensions aussi. Barack Obama et Benyamin Netanyahou ne s’appréciaient guère. Joe Biden a parfois tenté de freiner certaines initiatives israéliennes. Mais au moment décisif, Washington finissait toujours par s’aligner sur les impératifs sécuritaires de son allié. Aujourd’hui, quelque chose semble changer.
Les informations rapportées ces derniers jours sur les échanges particulièrement violents entre Donald Trump et Benyamin Netanyahou ne relèvent plus du simple accroc diplomatique. Derrière les mots, il y a une réalité stratégique. Pour la première fois depuis longtemps, les intérêts américains et israéliens ne paraissent plus parfaitement superposables.
Du point de vue israélien, la logique est simple. Après Gaza, après le Liban, après l’Iran, les dirigeants de l’État hébreu considèrent que la pression militaire doit être maintenue jusqu’à l’élimination complète des menaces qui les entourent. Cette logique est cohérente avec la vision de Benyamin Netanyahou et d’une partie de sa coalition : aucune victoire n’est jamais définitive, aucun ennemi n’est jamais définitivement neutralisé, aucune concession n’apporte de sécurité durable. Dès lors, l’offensive doit se poursuivre. Toujours plus loin. Toujours plus longtemps.
Le problème est que Donald Trump raisonne désormais autrement. Son obsession n’est pas Beyrouth, ni même Gaza. Son obsession s’appelle Ormuz. Depuis le déclenchement de la guerre avec l’Iran, l’économie mondiale vit sous la menace permanente d’une fermeture du détroit le plus stratégique de la planète. Les prix de l’énergie restent sous tension. Les marchés s’inquiètent. Les alliés arabes de Washington s’impatientent. Et la promesse fondamentale du trumpisme – apporter la prospérité en évitant les guerres interminables du Moyen-Orient – commence à vaciller.
C’est là que se situe le véritable point de friction. Pour Israël, le temps joue en faveur de la poursuite des opérations. Pour Trump, le temps joue contre lui. Chaque semaine supplémentaire rapproche les élections de mi-mandat, fragilise son économie et nourrit le mécontentement de sa propre base électorale. Derrière les déclarations publiques, chacun poursuit désormais des objectifs différents.
Cette divergence pourrait n’être qu’un épisode. Les liens entre Washington et Tel-Aviv demeurent profonds, anciens et structurants. Mais elle révèle quelque chose de plus important : le Moyen-Orient est devenu un théâtre où même les alliances les plus solides commencent à être soumises à des intérêts contradictoires.
Depuis des décennies, les États-Unis pouvaient imposer leur arbitrage à leurs alliés comme à leurs adversaires. Aujourd’hui, cette capacité paraît moins évidente. L’Iran conserve des moyens de pression. Les monarchies du Golfe cherchent à protéger leurs propres intérêts. Israël poursuit sa propre stratégie. Et Washington découvre qu’il ne lui suffit plus de donner des ordres pour être obéi.
C’est peut-être cela, au fond, l’information la plus importante de ces dernières semaines. Plus encore que les déclarations de Donald Trump ou les ambitions de Benyamin Netanyahou. Nous assistons à un déplacement progressif du centre de gravité régional. Les États-Unis demeurent la première puissance du monde. Mais ils ne sont plus la seule puissance capable de dicter le cours des événements.
Et lorsque les alliés commencent eux-mêmes à suivre leur propre agenda, c’est souvent le signe qu’une époque touche à sa fin.
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