Depuis le Golfe, Emmanuel Macron a jugé « stupides » les propos de dirigeants étrangers, Donald Trump en tête, qui liaient à l’immigration les violences du 17 octobre, et il les a mis sur le compte de l’intelligence artificielle et de la manipulation étrangère. Pour Régis Le Sommier, c’est un déni de réalité de la part d’un président qu’on attendait à Limoges plutôt qu’à Bahreïn, et qui reste à l’écart des tractations où se décide l’issue de la guerre en Ukraine.
Le samedi 17 octobre, la journée nationale de mobilisation a tourné à l’émeute dans plusieurs grandes villes, avec des commerces pillés et, à Limoges, l’hôtel de ville incendié. Le lendemain, Donald Trump écrivait sur Truth Social que « la France brûle » et que l’immigration avait « brisé ce pays autrefois grand », avant d’expliquer qu’il avait prévenu depuis longtemps son « ami » Emmanuel Macron que la France commettait une grave erreur en laissant entrer tout le monde. La réponse est venue du Qatar, le 21 octobre, où le président français a dénoncé des « commentaires inacceptables autant que stupides » de la part de beaucoup, « y compris de dirigeants étrangers », en invoquant une « manipulation étrangère de l’information » et des images d’intelligence artificielle montrant « des scènes qui ne se sont jamais passées en France ».
Ce n’était pas de l’intelligence artificielle
Il y a un gros clash entre les deux présidents, mais il y a surtout un déni de réalité de la part d’Emmanuel Macron. Mettre ces violences sur le dos de l’intelligence artificielle et traiter de stupides des dirigeants étrangers qui ont simplement vu ce que nous avons tous vu, cela ne tient pas. Il suffisait de regarder Instagram : j’y ai vu des commerçants humiliés par des casseurs et des pillards, et ce n’était pas de l’IA, c’étaient des vidéos que les gens tournaient dans la rue. Des images fabriquées ont certes circulé, j’ai même vu le général de Gaulle ressuscité distribuer des gifles aux émeutiers, mais le Général ne reviendra pas, seul le Christ est ressuscité, et ces montages se greffaient sur des faits bien réels.
Le président se cache derrière l’ingérence, sans qu’on sache très bien s’il vise les Russes ou Donald Trump, même si l’on devine qu’il s’agit encore des Russes qui viendraient jeter de l’huile sur le feu. Il n’est pourtant nul besoin d’huile sur le feu, tant la situation est humiliante pour la France et pour l’image qu’elle donne dans le monde. Trump s’en empare pour expliquer qu’une partie des problèmes tient à l’immigration et qu’il y a dans notre pays des gens qui ne l’aiment pas, ce qui est clair, et il ajoute qu’il a connu ce genre de personnages chez lui mais qu’il a pris les choses en main. Face à cela, je trouve Emmanuel Macron à côté de la plaque.
Limoges plutôt que Bahreïn
D’autant plus qu’il nous dit cela depuis le Golfe, au fil d’une tournée qui l’a mené du Koweït aux Émirats, puis à Bahreïn et au Qatar. Marion Maréchal a parlé d’un président « en fuite à Bahreïn » : on connaissait la fuite à Varennes, pas encore celle-là. J’aurais aimé le voir à Limoges, aux côtés du maire, Guillaume Guérin, dans un hôtel de ville inauguré en 1883 et aujourd’hui en grande partie perdu, un édifice qui avait traversé deux guerres mondiales et même le passage de la division Das Reich, venue de Limoges ensanglanter Oradour-sur-Glane, tout près de là. Ce sont des lieux français, et c’est là qu’on aurait voulu voir le président de la République. Il a peut-être voulu mettre en avant la question du diesel, il va peut-être la résoudre, je n’en sais rien, mais ce n’est pas très digne.
La France donnée en spectacle
J’ai l’impression que le monde entier nous regarde comme un zoo, comme s’il allait se passer quelque chose de spectaculaire, avec de la pyrotechnie et, attention, un nouveau numéro. Pour cela, je préfère encore le Puy du Fou, où tout est sous contrôle et où l’on raconte l’histoire de France. Mais c’est aussi l’histoire de France qui s’écrit en ce moment, la tragique, celle qu’on n’aime pas ; elle est pourtant ainsi, et il va falloir lui trouver une solution, parce que cela ne peut pas durer éternellement et que le monde entier s’en délecte. Nos meilleurs ennemis, les Britanniques, ont l’habitude de mettre le doigt dans la plaie pour qu’elle fasse plus mal, mais cette fois ils n’ont même pas à s’en donner la peine. C’est à nous de nous redresser et de montrer un peu de dignité.
L’armée face aux émeutiers
Pour les manifestations suivantes, le gouvernement a mobilisé les soldats de l’opération Sentinelle, essentiellement pour des gardes statiques qui libèrent policiers et gendarmes pour le maintien de l’ordre. C’est très intéressant, mais je me demande ce qui se passera si l’on vient les confronter, parce que les militaires ne font pas de maintien de l’ordre : ils ne sont pas armés de matraques, mais d’armes létales. Ce sera un test, y compris sur cette question qu’on se pose depuis longtemps de savoir s’il faut envoyer l’armée. En Italie, Giorgia Meloni a franchi le pas en déployant 500 soldats à Milan jusqu’à la fin de l’année après les pillages et les affrontements du week-end, et je suis curieux de voir comment cela se passera, puisque ces soldats ne sont pas formés au maintien de l’ordre et que, quand on attaque un militaire, il ne répond pas d’un coup de matraque.
Il faut aussi remettre les chiffres en perspective. Il y avait 60 000 policiers et gendarmes mobilisés le 17 octobre, quand les pires samedis des Gilets jaunes en avaient vu jusqu’à 89 000. Le curseur sera forcément réajusté, et il y a dans ces effectifs des professionnels tout à fait compétents face aux casseurs et aux pillards, faisons-leur confiance. Mais gouverner, c’est prévoir, dit l’adage, et c’est la prévision qui a manqué, car personne n’imaginait un tel degré de violence. L’opposition comme le gouvernement ont d’ailleurs pointé du doigt le renseignement : comment a-t-on pu sous-évaluer à ce point la capacité de nuisance et de mobilisation de l’extrême gauche, au point que les services n’ont pas su anticiper la coordination des black blocs, dont les violences ont commencé dès le matin ? À force de se disperser, de surveiller les masculinistes et autres sous-groupes ou de traquer l’ingérence russe, on a peut-être dépensé beaucoup d’énergie ailleurs et l’on n’a pas voulu voir où se trouvait réellement le danger.
La bonne et la mauvaise ingérence
Donald Trump a aussi dit de Marine Le Pen, qu’il n’a jamais rencontrée, qu’elle avait été « maltraitée » et qu’elle « incarne la voix conservatrice ». On crie à l’ingérence, alors que personne n’en parlait quand Barack Obama avait pratiquement adoubé Emmanuel Macron. Je m’en souviens, j’avais assisté à sa visite en France. Il régnait alors une sorte d’angélisme : on était porté par cette espèce de Kennedy noir à qui tout le monde pardonnait tout, on ne parlait pas d’ingérence mais d’harmonie, et surtout il soutenait le bon candidat, celui du camp du bien.
Donald Trump, lui, va vers ceux qui incarnent le mieux son camp. Le problème du RN vis-à-vis des États-Unis tenait plutôt à la ligne de Marine Le Pen, assez à gauche sur l’économie, qui heurtait certains conservateurs et certains libéraux américains ; il n’y avait pas l’adéquation qu’on a pu voir avec l’AfD et une personnalité comme Alice Weidel, ancienne de Goldman Sachs, venue du monde de la finance et plus compatible avec le républicanisme à l’américaine. Mais Trump regarde les choses et il comprend, parce que ce qui obsède les républicains, c’est de voir la France disparaître.
On peut d’ailleurs reprocher aux États-Unis d’y être pour quelque chose, avec leurs guerres à répétition au Moyen-Orient et les flots de migrants qu’elles ont jetés sur les routes, d’Afghanistan, d’Irak ou de Syrie, sans oublier la Libye, dont nous portons nous aussi une part de responsabilité. Le gros de l’immigration en France vient certes du Maghreb et d’Afrique subsaharienne, pour des raisons historiques, mais la destruction de la Libye et celle de la Syrie ont ouvert de nouveaux canaux, et quand les Américains nous regardent, ils voient l’Europe entière, la Grande-Bretagne, l’Allemagne comme la France, autant de pays qu’ils jugent condamnés par l’immigration de masse. Cette immigration n’a cessé de croître, chaque président nous a promis qu’elle baisserait et elle a augmenté, et je parle bien de l’immigration légale : 384 230 premiers titres de séjour ont été délivrés en 2025, 11 % de plus qu’en 2024. C’est ce que les gens voient, c’est ce qui nous touche profondément, et le constat des Américains est difficile à contester.
Du gazole dans le Golfe
De sa tournée, Emmanuel Macron rapporte 200 000 tonnes de gazole supplémentaires par mois, venues des Émirats et de Bahreïn, soit, avec les volumes saoudiens, un peu plus de 10 % de la consommation française. Ce n’est pas complètement négatif, car l’idée est de remettre du gazole sur le marché pour augmenter l’offre, tant les prix sont devenus vertigineux. C’est un peu la démarche de Donald Trump scellant avec Vladimir Poutine un accord sur le diesel russe et levant les sanctions pour qu’il y ait à nouveau du diesel sur le marché international, puisque c’est là le vrai problème. Il ne faut pas oublier non plus que la flambée tient aussi à la baisse d’activité des raffineries russes, frappées par l’Ukraine, dans une guerre que le président soutient coûte que coûte. Macron a peut-être agi à son niveau, mais il est toujours à l’international alors qu’on l’attendait en France, où il est aux abonnés absents, et c’est surtout cela qui restera de cette tournée.
Le grand jeu se joue sans nous
Pendant ce temps, l’essentiel se joue ailleurs. Le 21 octobre, Steve Witkoff, l’envoyé spécial de Donald Trump, était reçu par Vladimir Poutine à Saint-Pétersbourg, et le Kremlin s’est dit prêt à reprendre des pourparlers à trois avec Washington et Kiev autour du 10 novembre. Le même jour, Volodymyr Zelensky se disait prêt à geler la ligne de front, ce qu’il présente comme « le minimum » à attendre de la Russie. C’est important, et c’est nouveau. On sent une pression énorme des Américains pour que l’Ukraine cède sur un certain nombre de points, et Zelensky a manœuvré intelligemment : il ne satisfait pas la demande russe, qui est de récupérer le Donbass, mais en proposant un gel du front, il fait un pas en avant.
Ce sera délicat pour autant. On imagine mal les Russes céder, eux qui n’ont qu’une obsession, qu’un cessez-le-feu permette à l’Ukraine de réarmer avec l’aide de ses alliés européens et de reprendre le conflit. Les Ukrainiens, de leur côté, pensent que même avec un accord de paix, les Russes recommenceront un jour à les attaquer, d’où le retour annoncé des fameuses garanties de sécurité. Si un gel du front signifie que l’Ukraine renonce à revendiquer les terres conquises par la Russie, c’est assez nouveau, et si les Ukrainiens sont capables de céder des territoires en échange de garanties qui empêcheraient la Russie de reprendre son offensive, on peut espérer un accord. Mais cet accord aurait pu être conclu depuis longtemps. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est Jared Kushner : invité à Kiev en septembre, il expliquait que si l’Ukraine acceptait de se retirer sur la ligne réclamée par Moscou, « le reste de l’accord » était prêt.
Il faut regarder ce que les Américains appellent la big picture. Russes et Américains traitent de plus en plus ensemble, sur le diesel comme dans d’autres domaines, et le principal obstacle qu’ils voient est la guerre en Ukraine. Washington veut la terminer, mais veut aussi rouvrir Ormuz, et se sert pour cela de la Russie afin de faire pression sur l’Iran : si Sergueï Lavrov s’est rendu à Téhéran le 19 octobre, ce qui est rare, ce n’était pas simplement pour serrer des mains. On assiste à une tentative de régler globalement ces deux conflits, qui pourrait être couronnée par un nouveau Yalta entre la Chine, la Russie et les États-Unis, puisque Vladimir Poutine propose un sommet à trois en Chine, sans Zelensky ni les Européens. L’obsession de Trump, et c’est une constante de la géopolitique américaine, est de découpler la Russie de la Chine ; les États-Unis vivent aujourd’hui leur pire cauchemar, Moscou et Pékin main dans la main, et ils veulent contenter les Russes pour les détacher de Pékin. Il y aura donc cet accord, mais à la différence de Yalta, les Européens n’en seront pas.





