Géopolitique

Le grand brouillard de la contre-offensive ukrainienne

 
Un champ de bataille jonché de corps sans vie. Des détritus, des morceaux d’armes neuves, des carcasses de blindés, des tranchées peu profondes creusées à la hâte, au milieu d’arbustes déchiquetés : sous un soleil de plomb, un soldat russe filme une scène d’horreur, et compte 19 cadavres ukrainiens. La vidéo circule sur les réseaux Telegram pro-russe ; il en existe d’autres du côté ukrainien. Toutes traduisent l’extrême violence des combats de ces derniers jours.
 
En effet, depuis le 4 juin, plusieurs actions de contre-offensive ont été menées par les forces ukrainiennes. Ces actions pourraient être un « test » des lignes de défense, explique expert militaire. Mais difficile de saisir ce qui se déroule dans le sud de l’Ukraine. Un épais brouillard de communication camoufle les opérations sur le terrain, réduisant les médias et les observateurs à des conjectures variées. Depuis le début du conflit, Kiev maîtrise avec soin sa communication sur les évènements en cours. L’armée ukrainienne s’appuie en cela sur une stratégie de communication efficace, qui révolutionne l’information de guerre, par des prises de position manichéenne reprenant largement les codes des films hollywoodiens et des réseaux sociaux. 
 
Les informations qui remontent de ces derniers jours de combat sont essentiellement issues des canaux de communication russe, dont on connaît les excès. Pour les recouper, on peut s’appuyer sur les informations disponibles en OSINT, abréviation d’Open-Source Intelligence (renseignement de source ouverte), dont est friand le camp occidental. Le travail d’identification et de localisation des contenus visuels diffusés en ligne, fait par des internautes, a jusqu’ici donné de bons résultats. Selon ces informations, il apparaît que trois secteurs aient été ciblés par des opérations offensives ukrainiennes : dans l’oblast de Zaporijia, des offensives seraient en cours dans les deux villes de Orikhiv et de Houliaipole. Dans l’oblast de Donetsk, des combats ont lieu devant Vouhledar mais plus à l’ouest, c’est surtout le long de la rivière Mokri Yaly, à partir de Grand Novosilka, que la situation était la plus tendue ce mardi 13 juin. Le terrain est disputé au niveau de Makarivka. Enfin, le dernier point chaud de la contre-offensive se situe dans les environs de Bakhmout, avec quelques gains territoriaux mineurs de la partie ukrainienne. 

 Une offensive millimétrée 
 
Selon Erwan Castel, un Français engagé du côté russe, les attaques ukrainiennes se déroulent selon un schéma précis : « Après quelques reconnaissances offensives dans la journée, l’artillerie entre en jeu pour une préparation de cinq à sept heures consécutives, indique-t-il. Cette intensité de tirs contraste avec ceux, plus épars, de ces dernières semaines. À partir de minuit, une première vague mêlant infanterie et blindés s’élance sur les lignes russes, jusqu’au milieu de la nuit, suivi d’une deuxième vague vers 5h du matin, lorsque le jour se lève. » 
 
Avec ce schéma, les Ukrainiens ont pu effectuer, dimanche 11 juin, une percée le long de la rivière Mokri Yaly (oblast de Donetsk), que les Russes nomment « le saillant de Vremenski ». Cette offensive a dans un premier temps ébranlé le dispositif russe. Enfonçant la première ligne russe à la faveur du mauvais temps, qui limite l’efficacité de l’appui feu russe, les Ukrainiens ont pu atteindre la localité de Staromaiorske et les terrains alentours. Ils ont, pour ce faire, longé le plat des rives, délaissant la plupart des collines des alentours. « La position n’était tenable qu’à condition d’élargir leur assise, ce que les Ukrainiens n’ont réussi à faire que partiellement », relève Erwan Castel. Les Russes ont annoncé lundi après-midi avoir repris le terrain jusqu’à Makarivka, mais le village est une zone grise, investi successivement par les uns et par les autres. La résistance russe à l’assaut n’est pas surprenante : ces derniers mois, ils ont eu le temps d’anticiper une offensive dans la région et notamment de développer leurs lignes de défense sur trois niveaux. « La première ligne est faite pour rompre », rappelle Erwan Castel. 
 
Un appui occidental mal exploité 
 
L’armée ukrainienne collecte depuis des mois une flotte conséquente de véhicules occidentaux, qu’on retrouve en masse sur le terrain de la contre-offensive. On y voit des AMX 10 RC, des véhicules blindés Mastiff, des Bradley pour le combat d’infanterie et des Léopards 2A6, récemment fournis à l’Ukraine par les Allemands. Parmi les vidéos qu’on retrouve sur la plateforme Telegram, une image interpelle : celle d’une dizaine de véhicules blindés échoués les uns contre les autres, calcinés, visiblement hors d’usage. On y reconnaît des Léopards 2. 
 
Comment une technologie de pointe peut-elle être mise au tapis en si peu de temps ? La réponse se trouve sans doute dans les doctrines d’emploi des véhicules. Le matériel est pensé par des occidentaux pour des occidentaux ; il est le fruit d’une expérience spécifique et d’une formation qui excède les quelques semaines qu’ont eu les Ukrainiens pour se familiariser avec. Il ne s’agit d’ailleurs pas que de l'emploi des véhicules, mais aussi de la capacité à les intégrer dans des combinaisons interarmes. La guerre telle que la font les Russes et les Ukrainiens répond à une architecture hiérarchique très centralisée, dans laquelle l’emploi du char est une affaire de masse. Le Léopard 2, comme le Leclerc, s'emploie par unités réduites, de quatre ou cinq chars en coordination avec d’autres moyens militaires. Dans la doctrine OTAN, la prise de décision tactique est décentralisée au plus petit niveau, assurant une meilleure mobilité des effectifs et une meilleure adaptation aux nécessités du terrain. Cet aspect, théorique, n’est pas encore réellement intégré par les forces ukrainiennes. 
 
Autre exemple : les véhicules de combat d’infanterie Bradley, livrés par les Américains. Les pilotes ukrainiens ont été formés pendant cinq semaines à leur maniement, en Allemagne. C’est un véhicule tout terrain efficace, mais complexe. Le mauvais emploi de ce blindé lui vaut des pertes, à cause des mines notamment. « Éviter ces dernières par le déplacement en colonne rend vulnérable l’unité », rappelle Erwan Castel. De plus, les retours du terrain montrent que le Bradley est un véhicule massif, trop haut, ce qui rend difficile son camouflage. Les BMP russes, dont l’emploi est similaire, est à cet égard bien plus discret. 
 
L’usage du renseignement OTAN 

D’un point de vue stratégique, l’Ukraine bénéficie du renseignement américain et européen, ce qui représente un atout de poids dans la conduite des opérations. La supériorité stratégique du renseignement ukrainien les rend par exemple capables de repérer les lignes de défenses ou d’intercepter des communications ennemies. Pourtant, l’absence d’une reconnaissance aérienne du terrain oblige le commandement ukrainien à collecter son renseignement tactique à partir des informations relevées par la troupe, c’est-à-dire au contact. C’est d’ailleurs probablement l’objet de la manœuvre actuelle : tester le dispositif russe pour définir ses forces et faiblesses. On s’étonne cependant de l’emploi d’autant de blindés dès cette phase initiale. 
 
Les Russes ont su se servir du terrain 
 
La tête pont établie par les Ukrainiens le long de la rivière Mokri Yaly a donné lieu à une riposte : les Russes ont fait exploser un barrage, proche du village de Novodarovka. En conséquence de quoi, les deux rives du cours d’eau ont été inondées, rendant difficile la progression des hommes et des véhicules ukrainiens, particulièrement ceux à roues. Un usage défensif qui rappelle la destruction, autrement impressionnante, du barrage de Nova Kakhovka, dont la responsabilité n’a, à ce jour toujours, pas été établie. 
 
On parle également des Alligators KA 52, redoutables hélicoptères de combat russes, qui se camouflent derrière les reliefs boisés du terrain pour surprendre l’adversaire et aligner les colonnes de blindés. La majorité du terrain de l’oblast de Donetsk est faite de steppes ou seules les bandes boisées offrent une cachette. « Pour les pilotes, c’est la fête foraine », témoigne un observateur. D’autant que le peu de moyens défensif sol-air des Ukrainiens est accaparé par les drones kamikazes russes. C’est là l’un des défauts du dispositif ukrainien. 
 
Peut-on évaluer les pertes ?
 
Les réseaux sociaux russes ont très tôt annoncé des pertes ukrainiennes excessives, annonçant un taux de perte jusqu’à six fois supérieur à celui des Russes. Ce mardi, Vladimir Poutine a souligné qu’au cours de leur contre-offensive, les forces ukrainiennes ont perdu 160 blindés. « Selon mes calculs, cela représente environ 25%, peut-être 30% du volume de l'équipement qui a été livré [à l'Ukraine] depuis l'étranger », a déclaré le chef d’État russe, relayé par Erwan Castel. Les OSINT relèvent de leur côté une perte de 10% des blindés engagés sur la contre-offensive. 

 La demande formulée par le directeur adjoint du ministère des Affaires étrangères ukrainien, Andrei Melnik, tend à confirmer ce gros volume de pertes : il demande plus de léopard à l’Allemagne pour compenser ces pertes.
 

La perspective de la négociation
 
Si les oblasts et Zaporijia et de Donetsk sont visés, c’est que ce sont des secteurs gagnables, qui rendent possible une longue percée, en direction de la mer. Reprendre ce terrain représente pour Volodymyr Zelensky un bon levier de négociations. Selon le Figaro, l’OTAN espère que la contre-offensive incitera Poutine à négocier. « Plus (les Ukrainiens) gagneront de terrain, plus il est probable que le président Poutine comprenne qu'il doit s'asseoir à la table des négociations et donner son accord à une paix juste et durable », a déclaré le secrétaire général de l'Otan Jens Stoltenberg, à CNN. 

Mayeul Chemilly

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