Politique

Drogue, violences, identité, quand le nationalisme corse se déchire

« À Droga Fora » (la drogue dehors), c’est sous ce slogan que le parti Core in Fronte (Le Cœur en avant), parti indépendantiste de gauche a fait son appel à manifester le jeudi 17 août 2023 devant l’école élémentaire du quartier des Cannes, où deux employés municipaux avaient été menacés de mort par des trafiquants de drogue trois jours auparavant.

Même crie d'alarme et de rassemblement pour Femu a Corsica (Faisons la Corse), les autonomistes de gauche membre de la coalition majoritaire à l'assemblée. Une belle preuve d’unité de la mouvance nationaliste corse ?
Pas tout à fait, car l’association culturelle Palatinu, dans son communiqué de soutien à la manifestation, avait pour sa part lancé le slogan « Les dealers dehors ». C’est finalement ce dernier qui semble avoir plus inspiré les mille Ajacciens présents à la manifestation. Ils ont en effet défilé au cri de « Simu in casa nostra » (On est chez nous) dans ce quartier du centre-ville d’Ajaccio à forte concentration de population d’origine marocaine. Ce désaveu, à priori anecdotique, est-il le signe d’un prochain glissement du paysage politique corse des questions sociales vers les problématiques identitaires ? 

De tous les messages politiques tagués à la bombe un peu partout sur les murs de l’île de beauté, « À Droga Fora » est en effet le plus ambigu, même s’il rassemble le courant nationaliste institutionnel. Selon la doctrine élaborée dans les années 1980, la drogue importée du continent est un fléau colonialiste visant à corrompre la jeunesse insulaire.

« La drogue dehors » ou « les dealers dehors » ? 

La lutte contre les stupéfiants était d’ailleurs l’un des enjeux les plus importants du Front de Libération Nationale Corse (FLNC) durant cette décennie.
Pourtant, durant cette guerre contre la drogue, deux Tunisiens vendeurs de haschisch ont été tués le 2 janvier 1986 par des membres de l’organisation clandestine. Ce double meurtre a suscité l’indignation de nombreux Corses, y compris dans les rangs des sympathisants du FLNC.

C’est paradoxalement cet évènement qui poussera la nébuleuse nationaliste à épouser définitivement les thèses tiers-mondistes. Selon elles, la Corse est la colonie d’un pouvoir impérialiste et partagerait le même destin que celui des Palestiniens ou des Maghrébins d’avant les indépendances.

Héritiers politiques du mouvement indépendantiste armée, les différents partis indépendantistes et autonomistes corses ont conservé pour la plupart les doctrines révolutionnaires de gauche des années 70 et les messages politiques qui en découlaient. Sur la question de l’immigration extraeuropéenne et de l’identité, ces derniers croient par exemple en l’assimilation des communautés nord-africaines dans le peuple corse : est Corse celui qui vit et travaille pour la Corse.

Pourtant, les évolutions démographiques, sociales et culturelles de l’île ces 20 dernières années vont à contre-courant des thèses et discours prononcés par les dirigeants politiques du groupe de coalition au pouvoir à l’assemblée de Corse. C’est en tout cas ce qu’affirme Nicolas Battini, doctorant en Langue et Culture Régionales à l’université de Corte et fondateur de l’association culturelle Palatinu.

Nationalistes : identitaires contre tiers-mondistes

« Le schéma « France coloniale/Corse colonisée » est une vision complètement obsolète qui, si elle a pu jouer un rôle historique indéniable, est aujourd’hui totalement éloignée des réalités des Corses », soutient le président de cette organisation créée en 2022, qui cherche à développer un nationalisme corse identitaire par le biais de publications, d’évènements festifs et de manifestations culturelles.

Pourtant favorable à l’autonomie de la Corse dans la France, Nicolas Battini estime que le corpus idéologique des nationalistes au pouvoir est dépassé. « Les théories tiers-mondistes ne sont pas en mesure de répondre aux défis qui menacent la Corse actuellement, comme l’immigration du Nord et du Sud, les phénomènes de communautarisme et de violence », lesquels frappent de plus en plus la Corse, souligne l’activiste.

Selon lui, le combat se situe maintenant ailleurs : « tout en maintenant nos revendications institutionnelles, il s’agit de rappeler qu’améliorer le contenant serait vain si nous perdions entre-temps le contenu. À quoi bon l’autonomie s’il n’y a plus de Corses en Corse et que d’autres peuples les remplacent ? »

Charles, un membre de l’association qui a préféré témoigner sous couvert d’anonymat, a partagé avec OMERTA son expérience de professeur des écoles à Porto-Vecchio. « Ici, au collège, la CPE de l’établissement a demandé à une élève d’enlever son voile avant d’entrer dans l’établissement. Les grands frères de la collégienne sont venus la menacer de mort et elle a été placée sous protection policière. »

La montée des violences pèse sur le débat

Autre symptôme inquiétant, la dégradation volontaire de monuments et bâtiments religieux catholiques. Dernier évènement en date, lundi 14 août, deux employés municipaux ont été empêchés de rentrer dans le quartier des Cannes à Ajaccio et ont été menacés de mort par des trafiquants de drogue opérant sur place. C’est cet incident qui poussera Core in Fronte à organiser la manifestation déjà mentionnée, accusant la drogue d’être la responsable des menaces de mort.

Si les nationalistes « canal historique » ont été acclamés après leur victoire à l’Assemblée de Corse en 2015, ils apparaissent aujourd’hui de plus en plus discrédités. Semblant prisonniers de ses schémas idéologiques, Femu a Corsica est à la peine pour résoudre les principaux sujets d’intérêt public qui touchent les Corses : gestion des déchets, crise du logement, préservation du littoral… Est-ce cette impopularité des partis au pouvoir ou les dangers qui, selon elle, pèsent sur l’identité corse, qui explique le succès de l’association Palatinu ? Elle revendique en tout cas près de 400 adhésions en moins d’un an, essentiellement des trentenaires, sur une île qui compte 350 000 habitants.

Venus en nombre à la manifestation du jeudi 17 août, les jeunes du mouvement ne sont en tout cas pas passés inaperçus. Reste que Palatinu demeure une association culturelle, comme ne le cesse de répéter Nicolas Battini. Au-delà de ses coups de communication, réussira-t-elle à peser sur le débat sans sauter le pas et se présenter aux élections régionales de 2028 ?

Julien Lusinchi

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