« Nous ne sommes pas des humains à ses yeux ». La remarque vient du chef des putchistes du Burkina Faso, le capitaine Ibrahim Traoré. Il répondait aux déclarations du président français Emmanuel Macron qui estimait il y a une semaine que l’Afrique n’avait pas dit merci à la France pour le terrorisme. Cette situation bloquée entre France et Afrique atteint aujourd’hui son paroxysme. Le Sénégal s’en mêle en projetant de retirer les noms de personnalités françaises de ses rues. Le processus ne date pas d’hier. Emmanuel Macron n’en est pas l’unique responsable, même si les relations se sont dégradées à vitesse grand V pendant ses mandats.
Le discours de La Baule
Il y eut d’abord le discours de La Baule. Nous sommes le 20 juin 1990. « Il y aura une aide normale de la France à l’égard des pays africains, explique François Mitterrand, mais il est évident que cette aide sera plus tiède envers ceux qui se comporteraient de façon autoritaire, et plus enthousiaste envers ceux qui franchiront, avec courage, ce pas vers la démocratisation ». Le président français entend lier le destin de l’Afrique au « vent » démocratique venu des pays d’Europe de l’Est. C’est Erik Orsenna qui a écrit le discours. Le problème, c’est qu’il est prononcé sur le sol français, devant des dirigeants africains. On lui trouve aussitôt des accents paternaliste et néo-colonialiste. Mitterrand en a conscience. Il a été élu neuf ans plus tôt avec la promesse de mettre un terme à la « Françafrique ». Or, dès le mois de mai 1981, Mitterrand recevait Jacques Foccart à l’Élysée. En mars 1988, certains verront encore la main de « l’homme des coups tordus du gaullisme » derrière l’assassinat en mars 1988 de Dulcie September, représentante de l’ANC à Paris et proche de Nelson Mandela. En 1990, au sommet de la francophonie, Mitterrand tempère ses propos sur l’Afrique. Il explique que « chacun saura, j’en suis convaincu, fixer en toute indépendance les modalités et le rythme qui conviennent dès lors que la direction est prise ». Dans la tête de François Mitterrand, la démocratie n’est plus qu’un corollaire du développement économique. Exit les « élections libres » et le « multipartisme ». On parle de « direction », de « rythme ». Ça tombe bien car aucun pays d’Afrique de l’époque ne fonctionne sur du multipartisme, et les élections y sont souvent truquées. Le mal est fait cependant. Le chaperonnage de la France fait grincer des dents. En 1994, l’affaire du Rwanda va dégrader brutalement l’image de la France en Afrique, même si sa responsabilité dans le génocide des Tutsis est toujours l’objet d’intenses débats. Américains et Britanniques ne manqueront pas de tirer profit de cette baisse d’influence.
Il y eut ensuite le discours de Dakar. Il est prononcé le 26 juillet 2007 devant les étudiants de l’université Cheikh-Anta-Diop. La plume cette fois, c’est Henri Guaino. Le discours a tout pour plaire aux Africains. Nicolas Sarkozy fustige les colonisateurs : « Ils ont cru qu’ils étaient la civilisation. Ils ont abîmé une sagesse ancestrale ». Mais une phrase ne passe pas du tout : « Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire. Jamais il ne s’élance vers l’avenir. Il n’y a de place ni pour l’aventure humaine, ni pour l’idée de progrès ». Hormis le président sud-africain qui félicite Sarkozy, c’est un concert de protestations. On reproche au président français une absence totale de repentance. C’est en ayant le discours de Dakar en tête qu’Emmanuel Macron, lors d’une visite à Alger en 2017 parlera de la colonisation comme d’un « crime contre l’humanité », imaginant sans doute « réparer » la bourde de son prédécesseur. Henri Gaino ne veut pas réactiver la polémique mais il précise tout de même que : « C’est la première fois qu’un président français prononçait un discours aussi anticolonialiste. Ce texte était un cri d’amour pour l’Afrique et un appel à un partenariat égalitaire. Il se situe à un niveau plus intellectuel que politique, contrairement au discours de la Baule était politique. Comme l’idée de faire de la Méditerranée une charnière entre l’Afrique, le Moyen-Orient et l’Europe. Je me suis inspiré d’Aimé Césaire, Camara Lay, ou Léopold Sédar Senghor qui ne piétinent pas la culture française tout en affirmant leur identité africaine ». En Afrique hélas, ce n’est pas ce qu’on a retenu.
L’aventure libyenne
D’autant que moins de quatre ans plus tard, le même président, allié aux Anglais, avec la bénédiction de Barack Obama, engage la France dans l’aventure libyenne qui se termine par la mise à mort de Kadhafi. Henri Guaino considère qu’« il n’existe pas de lien entre le discours de Dakar et la Libye ». Mais cette intervention n’arrange pas les affaires de la France en Afrique. Au contraire. Bien sûr, Paris dispose d’un mandat des Nations Unis et agit au nom de la résolution 1973, qui vise à empêcher que la population de Benghazi ne soit massacrée par les troupes de Kadhafi. Nulle part n’y figure cependant l’exécution du guide de la révolution libyenne dont l’aura en Afrique, on l’a oublié, est encore gigantesque. Les conséquences sont tragiques. D’abord militairement. La chute de Kadhafi permet le déferlement sur l’Afrique de quantités d’armes issues des arsenaux libyens. Ensuite, l’armée libyenne est composée pour partie de Touaregs, excellents combattants qui, après la fin des combats, rentrent chez eux dans le Sud. Des militants djihadistes se mêlent à eux et ils fondent sur le Mali, créant des califats à Tombouctou, Gao, ou Mopti, et menaçant la capitale malienne, Bamako.
C’est le début de l’opération Serval en 2013. Succès militaire et politique total pour François Hollande. Sur le passage des soldats français, on hurle son nom dans les villages. L’Afrique sourit à nouveau à la France. Cela balaye l’impression laissée par les Français deux ans plus tôt. Lors de l’arrestation du président Gbagbo en Côte d’Ivoire, nos Forces Spéciales avaient été accusées d’avoir livré le leader déchu à ses opposants. Qu’importe si les choses ne se s’étaient pas exactement déroulées de cette façon. Pour l’opinion africaine, la France agit toujours comme au temps Foccart, en choisissant à sa guise les gouvernements. L’opération Barkhane, qui a suivi Serval en 2014, connaît des succès incontestables. Elle permet l’élimination de tous les chefs djihadistes au Sahel, mais ça ne suffit pas. Au Mali, la confiance en la France s’érode. En soutenant, contre l’avis de certains de ses conseillers, le président Ibrahim Boubacar Keita, alias IBK, François Hollande a misé dès le départ sur le mauvais cheval, en tout cas le plus corrompu. Sous son mandat, s’opère un délitement complet du pays qui se fait sous nos yeux et dont, peu à peu, les Maliens nous attribuent la responsabilité. De libérateurs, les Français sont perçus comme des occupants. D’où le coup d’État d’août 2020 avec l’arrivée au pouvoir du colonel Assimi Goïta.
Bourdes diplomatiques
Au Burkina Faso voisin, la situation n’est pas la même. Le Mali est un État failli, quand le Burkina est encore un havre de paix. Emmanuel Macron s’y rend en 2017. « Quelque part, vous me parlez comme si j’étais toujours une puissance coloniale, dit-il aux étudiants burkinabés. Mais moi, je ne veux pas m’occuper de l’électricité dans les universités au Burkina Faso ! C’est le travail du président ». Les étudiants sont hilares. Vexé, le président Roch Marc Christian Kaboré quitte la pièce. « Du coup, il s’en va, fait Emmanuel Macron qui semble surpris. Reste là ! ». Et il ajoute, croyant détendre l’atmosphère : « Il est parti réparer la climatisation » … Comme ses prédécesseurs, à l’exception notoire de Jacques Chirac et de François Hollande, Macron reprend le costume du colonisateur aux yeux des Africains. L’incident, totalement inutile, laissera plus de traces que le gouvernement français l’imagine.
Les bourdes diplomatiques s’accumulent. Au sommet de Montpellier en octobre 2021, la France met à l’honneur les sociétés civils et les diasporas, en excluant les leaders des pays concernés. Une faute de débutant quand on connait le respect des hiérarchies dans les sociétés africaines. On peut citer aussi le projet de visite au Cameroun, en juin dernier, de Jean-Marc Berthon, ambassadeur pour les droits des personnes LGBT. Elle sera annulée car les autorités de ce pays où l’homosexualité est criminalisée, ne veulent pas entendre parler de ces questions… Il reste le Niger où nos militaires se sont replis depuis les départs du Mali et du Burkina. L’édifice est fragile, mais personne ne semble s’en rendre compte…
Putsch au Niger
Lorsque la nouvelle du putsch parvient à Paris, les autorités françaises condamnent aussitôt. Le président Mohamed Bazoum était sans doute le meilleur président nigérien depuis l’indépendance, selon des militaires français qui l’ont approché, mais souhaitent rester anonymes. Il avait une vraie vision pour son pays, mais naviguait en permanence sur une ligne de crète étroite pour préserver l’unité de son pays. Bazoum est originaire de la tribu arabe des Ouled Slimane qui vivent au Nord-Est du pays. Comme chez les Touaregs, les relations sont tendues avec les populations noires du Sud du pays, les plus nombreuses. Cela n’a pas empêché son élection, mais on lui reproche aussitôt de nommer trop de personnes « blanches » (aux origines arabes ou Touaregs) à des postes clefs. Mohamed Bazoum se veut consensuel, allant jusqu’à conserver dans son gouvernement le propre fils de son prédécesseur Sani Issoufou Mahamadou au poste important de ministre du pétrole. Il commet cependant l’erreur de confirmer à son poste le chef de la garde présidentielle, le général Abdourahamane Tchiani, nommé par son prédécesseur, et qui va le trahir. Au Niger, l’armée fait peur aux dirigeants. Au moins deux tentatives de coups d’État venant de l’armée avaient déjà conduit à des arrestations en 2020 et 2021. Mohamed Bazoum avait remplacé le chef d’état-major des armées et le patron de la gendarmerie nationale. Tchiani ne faisait pas partie de ses plans. Il savait que ses jours étaient comptés.
Lors de l’annonce du coup d’État, les Américains se sont bien gardés de le désigner de cette façon. Ils n’ont pas du tout envie de quitter le Niger. Par le passé, ils ont participé à la formation de l’armée nigérienne. Aussi, ce n’est pas une surprise d’apprendre qu’ils ont un homme à eux parmi les putschistes, le général Barmou, l’ancien responsable de cette formation. Dépêchée sur place après le putsch, la numéro trois du secrétariat d’État américain Victoria Nuland, la même qui était à Kiev en 2014 au moment des événements de Maidan, le rencontre. S’afficher avec Tchiani n’est pas dans l’intérêt des Américains. Il faut ménager les susceptibilités, notamment celles des Français. Barmou sert donc d’intermédiaire. Des militaires français qui préfèrent l’anonymat estiment que les Américains n’intéressent à deux choses au Niger : conserver un accès à l’aéroport de Niamey et surtout préserver leur base des « grandes oreilles » à Agadès au Nord-Est du pays. Ils y ont placé 1100 hommes, (Forces Spéciales, armée, CIA), et investi plus de 100 millions de dollars dans des équipements de surveillance. Un investissement qui vaut le coup de laisser les Français seuls avec leurs problèmes, en misant dans la discrétion sur les nouvelles autorités. « Avec des amis comme les Américains, on n’a pas besoin d’ennemis » m’avouera un militaire français, un peu amère.
Pas eu besoin de Moscou
Dans le même temps, la réaction française au putsch, à l’image des couacs diplomatiques de ces dernières années, a eu pour effet de nous désigner comme l’ennemi. La junte a manipulé la rue contre nous en attaquant notre ambassade et en suscitant des manifestations devant notre base aérienne. Il n’est d’ailleurs pas certain qu’elle dispose d’un soutien aussi appuyé dans tout le pays, mais il est impossible de mesurer sa popularité. Alors on en restera aux images des slogans anti-français scandés avec des drapeaux russes en toile de fond. Quant aux menaces d’intervention de la CEDEAO, elles sont perçues comme pilotées en sous-main par la France. La France joue gros. Elle risque de perdre une source d’approvisionnement en uranium « libre d’emploi », c’est-à-dire qu’on peut en faire un usage civil ou militaire, ce qui n’est pas le cas pour celui d’autres pays qui nous approvisionnent. Elle risque surtout de perdre la base aérienne autour de laquelle, depuis notre repli du Mali et du Burkina, s’articulait nos missions de lutte anti-djihadiste dans tout le Sahel.
Ni la junte malienne pourtant influente, ni Moscou n’ont été impliqués dans le coup d’État. Les Russes nous ressortent les vieilles breloques de « Brejnev l’Africain » et son URSS luttant du côté des opprimés contre les puissances coloniales. Les Turcs préfèrent la discrétion des contrats d’affaire à une action diplomatique et militaire visible comme celle des Russes. Il y aussi les Chinois, les Allemands et même l’Union Européenne qui s’intéressent à ce qui était autrefois le pré carré de la France. En mars 2022, Serguei Lavrov, le ministre des Affaires étrangères russes, avait applaudi le vote à l’ONU qui a manifesté la neutralité de l’Afrique dans le conflit ukrainien. Au mois de juin, 49 pays d’Afrique sur 52 avaient envoyé des délégations au sommet Russie-Afrique organisé par Vladimir Poutine à Saint-Pétersbourg, dont une dizaine de chefs d’État. Le fait que la Russie fasse les yeux doux à l’Afrique ne date pas d’hier. Vingt accords de défense ont été signés entre la Russie et l’Afrique depuis 2017. En 2016, le départ de l’opération « Sangaris » en RCA avait ouvert les portes du pays à la milice Wagner. Depuis Wagner a proposé ses services à d’autres pays dont le Mali, le Burkina, le Soudan, la Libye. Le Niger était le dernier sanctuaire, si on excepte le Tchad où la France est toujours « chez elle », mais pour combien de temps ?
La page ouverte dans les années 1960 se referme. Il nous reste la francophonie, toujours solide, ainsi qu’une opinion où, quoiqu’on en dise, l’hostilité à la France reste souvent l’apanage d’élites qui manipulent. En effet, ni le Malien, ni le Burkinabé, encore moins le Nigérien ou le Tchadien ne déteste la France. Le lien fraternel existe toujours, maintenu vivace par les diasporas. Si la France sait leur parler, avec un peu moins d’arrogance, elle pourrait rétablir la confiance. Mais, il est bien tard, car d’autres ont commencé à le faire à notre place.





