C’est en 1920 que le député conservateur Maurice Barrès (1862-1923), membre de l’Académie française, fit adopter par la Chambre bleu horizon une loi instituant une fête nationale officielle de Jeanne d’Arc le deuxième dimanche de mai. L’Assemblée nationale était alors dominée par le Bloc national, au sein duquel il siégeait avec le groupe de la Fédération républicaine. Cette loi du 10 juillet 1920 sonnait comme un juste retour des choses envers les royalistes de l’Action française qui avait popularisé le culte de la pucelle d’Orléans dès avant 1914. En effet, les amis de Charles Maurras et de Léon Daudet avaient soutenu durant la Grande Guerre l’Union sacrée et la politique de Georges Clemenceau. Par ailleurs, l’Église catholique, dont le pape Pie X avait béatifié Jeanne d’Arc en 1909, l’a reconnu pour sainte le 16 mai 1920 par une décision de Benoît XV. Précisons aussi qu’un député macroniste a récemment déposé une proposition de loi visant à supprimer la loi de 1920 instituant la fête nationale de Jeanne d’Arc. A Paris, cette manifestation fut interdite par l’occupant allemand de 1941 à 1944. Longtemps cet événement vit pourtant la participation les élus parisiens, les forces armées et les anciens combattants.
Mouvement royaliste héritier de l’organisation de Maurras, l’Action française-Restauration nationale, qui ressemble assez peu à un « groupuscule d’extrême-droite » même si elle ne participe pas aux joutes électorales, a maintenu la tradition de ce cortège d’hommage à Jeanne d’Arc dans les rues de Paris. Il s’agit d’une manifestation familiale et bonne enfant. Sous l’influence du philosophe Pierre Boutang (1916-1998), proche du gaullisme, cette AF maintenue a heureusement abandonné ses scories antisémites d’avant-guerre et enterré ses nostalgies pétainistes. Même, si son antiparlementarisme peut paraître suranné et sa communication « musclée », elle ne saurait être qualifiée d’ « ultradroite ».
Décision d’annuler l’hommage militant à Jeanne d’Arc
La présence de cadres ou anciens cadres de l’AF fut remarquée par la presse dans les campagnes de Jean-Pierre Chevènement en 2002, Lionel Jospin l’évoqua même à la télévision dans le but de discréditer son concurrent, ou de François Fillon en 2017. Le journaliste Jean Birnbaum consacra une page à l’influence posthume de Pierre Boutang sur la droite conservatrice filloniste dans Le Monde. L’objectif politique premier de l’AF demeure l’instauration comme chef de l’État du Prince Jean d’Orléans, comte de Paris. On est donc loin des défilés cagoulés derrière des drapeaux noirs à croix celtiques, comme on peut le voir chaque 9 mai dans les rues de Paris. D’autant qu’à la différence des organisations fascistes des années 1930, le mouvement royaliste ne défila jamais en uniforme puisqu’il n’en possédait pas.
Le préfet de police va interdire le rassemblement en l’honneur de Jeanne d’Arc à Paris ce dimanche, annonce le gouvernement. On comprend en fait la manœuvre de Gérald Darmanin, qui signa lui-même des articles dans le mensuel maurrassien Politique magazine à l’époque où celui-ci était dirigé par Hilaire de Crémiers, l’un des animateurs actuels de l’AF-RN. Il attend probablement que, saisie en référé par l’Action française, la justice annule la décision du préfet de police de Paris. Cela lui permettrait de démontrer à ses opposants que c’est la justice qui a, en France, le dernier mot concernant la police des manifestations publiques. Rappelons au passage que ces dernières sont soumises à déclaration, mais nullement à autorisation. Le risque de trouble à l’ordre public doit être caractérisé pour que le ministère de l’Intérieur puisse interdire un rassemblement. Cela ne parait pas être le cas au sujet du défilé de l’Action française le 14 mai en fin de matinée entre l’Opéra et la place des Pyramides. La stratégie politique à court terme de Gérald Darmanin, en ce qu’elle entretient des confusions regrettables, risque de lui aliéner la droite d’ordre qu’il souhaite séduire.





