Moscou vient de prendre la main sur Auchan, Leroy Merlin et FM Logistic. Et le Kremlin s’en est expliqué : parce qu’ils viennent de pays « hostiles ». À l’inverse, aucune entreprise belge n’est inquiétée — à commencer par la première d’entre elles, le géant de la bière AB InBev, qui continue tranquillement de gagner du temps. Pourquoi donc ?
Le 17 septembre, Vladimir Poutine a signé le décret n° 661. En une page, trois entreprises françaises ont changé de mains : les magasins Auchan, ceux de Lemana Pro — l’ancien Leroy Merlin — et le logisticien FM Logistic, groupe familial mosellan. La presse y ajoute les actifs russes du suisse Nestlé. Tous passent sous la gestion d’une société dont personne n’avait entendu parler la veille, L.E.V. Management, en application d’un décret–cadre d’avril 2023 conçu comme un instrument de représailles. Les propriétaires n’ont pas été prévenus.
Le lendemain matin, à 11 h 32 heure de Moscou, la Chambre de commerce et d’industrie franco–russe diffusait une « communication urgente ». Son directeur général, Pavel Chinsky, y annonçait en trois lignes que la chambre prenait part « aujourd’hui à des entretiens avec les autorités russes en vue de clarifier la situation ». Trois lignes : c’est à peu près tout ce qu’une communauté d’affaires peut faire quand un décret tombe sans préavis.
Le même jour, le porte–parole du Kremlin a expliqué la décision. C’est la partie la plus intéressante de l’affaire.
« Il s’agit d’entreprises européennes, d’entreprises issues de pays hostiles. Et, bien sûr, l’un des facteurs pris en compte lors de la prise de cette décision était le fait qu’il s’agit de pays hostiles, et que ces pays hostiles sont actuellement très activement impliqués dans des opérations militaires contre notre pays. »
La formulation mérite d’être relue. Dmitri Peskov ne reproche à ces entreprises ni une faute, ni un impayé, ni un mensonge : il leur reproche d’être françaises et suisses, et il reproche à Paris sa politique. Ce qui décide du sort d’une entreprise en Russie n’est plus ce qu’elle fait, mais son passeport.
Bien se tenir ne protège plus
Cette phrase balaie quatre ans de calculs, et elle le fait dans les deux sens.
Auchan avait choisi de rester, et de l’assumer : jamais d’annonce de départ, les salariés gardés, les investissements poursuivis, les critiques encaissées sans bouger. On pouvait lui reprocher de rester. On ne pouvait pas lui reprocher de mentir. Il vient de tout perdre.
Leroy Merlin avait fait exactement l’inverse. Ses 112 magasins avaient été « vendus » à une holding de Dubaï dirigée par son propre directeur général resté en poste — un empilement de sociétés–écrans, selon L’Express et France Inter. Sur le papier, le groupe était parti ; dans les faits, la Russie pesait encore 20 % du chiffre d’affaires et 25 % des bénéfices d’Adeo en 2024. Trois ans d’ingénierie juridique n’auront servi à rien.
FM Logistic, lui, n’a jamais rien annoncé du tout. C’est un groupe familial lorrain, entrepôts et transport, sans marque grand public et sans position politique. Il entreposait des marchandises. Il est dans le même décret que les deux autres.
Quant à Nestlé, cité par la presse parmi les sociétés visées, il n’avait jamais promis de partir non plus. Avec la circonstance aggravante d’être suisse : un pays qui ne livre pas d’armes, mais qui bloque sur son territoire quelque 7,4 milliards de francs d’avoirs privés russes, auxquels s’ajoutent les réserves immobilisées de la banque centrale russe — près de 15 milliards au total. Il n’en faut pas davantage pour être rangé parmi les « inamicaux ». Ce n’est pas seulement le fusil qui compte, c’est aussi le coffre–fort.
Résultat : rester franchement ne protège pas, et faire semblant de partir ne protège pas davantage. Le seul critère qui compte est celui sur lequel aucun patron n’a la main : la ligne diplomatique de son pays.
Toutes les stratégies françaises ont échoué
Reprenez la liste des sorties françaises. Elle ne raconte plus la même histoire.
Société Générale a soldé sa filiale Rosbank en avril 2022, avec plus de 3 milliards d’euros de pertes actées. Elle l’avait payée environ 4 milliards de dollars à l’oligarque Vladimir Potanine ; elle la lui a revendue pour une somme que le marché russe a estimée entre 580 et 870 millions d’euros. Un ancien cadre de la banque a résumé l’opération auprès de Forbes : une « affaire fantastique ». Pour l’acheteur.
Renault a cédé AvtoVAZ et son usine de Moscou pour un rouble — environ un centime d’euro — et près de 2,3 milliards d’euros de pertes sur l’exercice. Il était le constructeur occidental le plus présent en Russie, avec 400 000 voitures vendues par an. Restait l’option de rachat à six ans, qui court jusqu’en 2028 et que le groupe a toujours présentée comme sa porte de retour. Elle ne vaut plus grand–chose.
D’abord parce qu’AvtoVAZ s’est reconstruit avec les Chinois — jusqu’à vendre sous le badge Lada des SUV chinois — et n’est plus l’entreprise que Renault a quittée. Ensuite et surtout parce qu’une loi signée par Vladimir Poutine en août 2026 permet au repreneur russe, ou à un ministère, de faire annuler ces options devant le tribunal arbitral de Moscou — au motif notamment que l’entreprise étrangère a publiquement soutenu les sanctions. Une indemnisation reste possible, mais le juge peut la réduire ou la refuser. Là encore, le critère n’est pas commercial. Il est politique.
La Poste a annoncé son départ en mai 2022 et passé 149 millions d’euros de pertes, sans jamais réussir à vendre. En octobre 2024, un tribunal russe a gelé toute transaction sur les actions de sa filiale DPD Russie : le groupe n’a même pas eu à choisir.
Air Liquide avait provisionné 586 millions d’euros dès 2022, mais ses usines ont tourné près de trois ans encore, livrant des gaz industriels à des clients liés à la métallurgie et à l’armement russes. Un décret d’août 2025 a placé ses actifs sous administration externe — le scénario d’Auchan, avec un an d’avance.
Danone, enfin, est allé au bout — et c’est ce qui lui a coûté le plus cher. Nationalisation de fait en juillet 2023, vente forcée en mai 2024 à une société détenue par un proche de Ramzan Kadyrov, décote de 56 %, 1,2 milliard d’euros de perte.
Ce qui frappe, ce n’est pas la maladresse : c’est qu’aucun de ces groupes n’a jamais eu la moindre marge de négociation, quand Heineken obtenait une décote de 50 % et Carlsberg plus de 300 millions d’euros. Un bémol pour La Poste, où la perte ne vient pas d’une rupture trop brutale mais de l’inverse : trois ans à annoncer un départ sans jamais le conduire, jusqu’à ce qu’un tribunal russe ferme la porte. C’est le coût de la tergiversation. Et la facture n’est pas seulement privée : moins de bénéfices, c’est moins d’impôt sur les sociétés. Le contribuable français a payé deux fois.
TotalEnergies : le plus gros actif occidental encore en Russie
Un dossier français n’a pas encore basculé, et c’est de très loin le plus lourd. Avec ses participations dans le gaz arctique, TotalEnergies détient le premier actif français resté en Russie — et sans doute le premier actif occidental encore détenu dans le pays.
L’essentiel tient en trois lignes. Le groupe conserve 20 % de Yamal LNG, l’usine géante de gaz liquéfié qui alimente l’Europe, et 19,4 % du gazier Novatek, participation entièrement passée en pertes fin 2022 pour 3,7 milliards de dollars. Il détenait aussi 10 % d’Arctic LNG 2, dont un décret de juin 2026 a autorisé la cession à une société russe. S’y ajoutent jusqu’à 2 milliards de dollars de dividendes que le groupe ne peut pas sortir du pays, de l’aveu de son PDG.
Et il y a une date, moins tranchante qu’il n’y paraît. L’entrée de GNL russe dans l’Union européenne est interdite à compter du 1er janvier 2027 — Yamal représentait encore environ 14 % du gaz liquéfié importé par l’Europe en 2025. Mais Bruxelles a assoupli le dispositif : le transport, l’achat et la revente de ce gaz vers des clients hors de l’Union restent permis au titre des contrats antérieurs à février 2022, jusqu’en juillet 2027 et avec des reconductions annuelles possibles, dans la limite des volumes de 2025. TotalEnergies figure parmi les bénéficiaires explicites de cet aménagement.
Le groupe conserve donc après 2027 un rôle commercial, et avec lui une utilité pour Moscou. C’est ce qui éloigne le scénario du dessaisissement — sans l’écarter. L’exemption tient à des reconductions décidées chaque année à Bruxelles, et Yamal dépend précisément de l’expertise européenne de transport et de négoce. Le jour où elle tombe, TotalEnergies redevient un actionnaire étranger sans fonction. Les précédents rappellent ce qui arrive alors à un actif : huit à dix–sept mois sous administration, puis une vente à un repreneur choisi par Moscou avec une décote d’au moins 60 %. Rien ne dit que Yamal suivra ce chemin. Mais la question se rejouera chaque année.
Les autres : une soixantaine d’entreprises en attente
Derrière Total, il y a tous ceux qui sont restés. Selon le décompte tenu par l’université Yale, une soixantaine d’entreprises françaises sont encore actives en Russie : une vingtaine de grands groupes présents en direct, et plusieurs centaines de PME regroupées autour de la chambre de commerce franco–russe. Ensemble, elles versent chaque année quelque 565 millions de dollars d’impôts au budget russe.
Il y a Sucden, le négociant sucrier, implanté depuis les années 1990 et devenu un acteur du sucre russe. Il y a Saint–Gobain, qui n’a jamais annoncé de départ. Il y a Bonduelle et ses conserveries, Lactalis et ses laiteries, et plusieurs autres groupes de l’agroalimentaire et du négoce agricole, discrets par habitude, pour qui la Russie est à la fois un marché et une base de production. Aucun n’a jamais été accusé de quoi que ce soit.
Depuis le 18 septembre, la question qui circule dans ces directions générales n’est plus « comment partir » mais « sommes–nous sur la liste ». Et la réponse ne dépend d’aucune décision qu’elles pourraient prendre. C’est précisément ce qui inquiète : ces entreprises ont perdu la maîtrise de leur propre dossier. Un groupe irréprochable depuis quatre ans a appris le 17 septembre que cela ne changeait rien. La chambre de commerce, elle, en est réduite à demander des « clarifications ».
Certains en tirent la conséquence à voix basse : mieux vaudrait vendre maintenant, décote de 60 % comprise, que d’attendre un décret qui ne laissera plus rien à négocier. D’autres espèrent passer entre les gouttes. Aucun ne se sent en position de force.
La Belgique, elle, n’est pas inquiétée
Un fait, avant toute interprétation : il n’y a pas une seule entreprise belge dans le décret du 17 septembre.
Mieux : AB InBev, le brasseur belge, a sa coentreprise russe sous administration temporaire depuis décembre 2024. Vingt et un mois. Toujours aucun repreneur désigné, aucun décret de vente forcée, aucune dépossession. Auchan, lui, y est entré il y a quelques jours et pourrait en ressortir dépouillé dans l’année.
La Belgique a, il est vrai, une position à part. Son Premier ministre Bart De Wever s’est opposé avec constance au « prêt de réparation » à l’Ukraine financé par les avoirs russes gelés chez Euroclear, à Bruxelles — un projet « fondamentalement erroné », selon lui. Et il a gagné : les Vingt–Sept ont débloqué 90 milliards d’euros pour Kiev sans toucher à ces avoirs. Sur le sujet qui irrite le plus Moscou, c’est un Belge qui a tenu la porte fermée.
Personne au Kremlin ne fera le lien à voix haute. Mais si le critère annoncé est bien le degré d’engagement du pays d’origine, la Belgique et la France ne sont pas dans la même case. La réciprocité marche dans les deux sens.
Même constat pour l’Autriche, qui n’a jamais été en première ligne non plus. Raiffeisen est devenue la première banque étrangère en Russie, a raté toutes ses tentatives de vente et accumule quelque 7 milliards d’euros de profits bloqués. La BCE l’a jugée « malhonnête » sur ce dossier. Elle est toujours là.
AB InBev, ou le bénéfice de la patience
Le cas le plus parlant reste celui du brasseur belge. AB InBev est le premier brasseur mondial. Il est aussi, avec ses onze brasseries et plus de cinquante marques, le premier brasseur de Russie — et le dernier occidental encore sur place. En avril 2022, le groupe annonce céder sa participation à son partenaire turc Anadolu Efes, provisionne 1,1 milliard de dollars et jure ne vouloir « aucun paiement ». Quatre ans et demi plus tard, la Bud et la Stella Artois coulent toujours à flots à Moscou.
La version officielle, c’est que Moscou bloque, et c’est vrai : les deux montages successivement présentés — la cession à Efes, actée fin 2023, puis l’échange des actifs russes contre les actifs ukrainiens, annoncé en octobre 2024 — ont l’un et l’autre été refusés. Mais le reste s’accumule. Dès 2022, la RTBF et Le Vif révélaient que la coentreprise avait discrètement relancé en Russie la production de Leffe, Spaten et Franziskaner — pendant que le groupe se présentait comme un partenaire minoritaire ayant renoncé à tout bénéfice. En 2024, les revenus russes ont bondi de 30 %. Et selon des révélations de 2026, la filiale a financé par millions de dollars des fonds de soutien aux soldats russes engagés en Ukraine.
Le renoncement aux bénéfices mérite d’être regardé de près. AB InBev n’encaisse effectivement rien : il a annoncé en 2022 renoncer à sa part des profits, et aucun dividende ne remonte de Moscou. Mais cet argent ne disparaît pas — il s’accumule dans les comptes de la filiale, exercice après exercice, pendant que celle–ci croît. Renoncer à encaisser n’est pas renoncer à percevoir : c’est reporter.
Cette même filiale a par ailleurs versé plus d’un milliard d’euros d’impôts aux budgets fédéral et régionaux russes sur la seule année 2025. L’écart est là, et il est arithmétique : un groupe qui se déclare sans aucun bénéfice russe détient la moitié d’une entreprise qui alimente le budget d’un État en guerre à hauteur d’un milliard d’euros par an, et dont les profits l’attendent à Moscou.
Fin 2025, des analystes cités par la presse belge décrivaient une entreprise dont l’attitude « ressemble de plus en plus à une tentative d’éviter une sortie définitive tout en conservant la possibilité de profiter de la Russie si le contexte politique venait à changer ». Le calcul est simple : Heineken et Carlsberg sont partis pour de bon et auront le plus grand mal à revenir ; le jour où les sanctions tomberont, AB InBev sera seul face au cinquième marché de la bière au monde. Pour cela, il suffit de ne rien faire et de répéter qu’on est empêché.
Le décret du 17 septembre change l’éclairage. Tant que la saisie restait théorique, ne rien faire pouvait passer pour de la prudence. Maintenant que Moscou prend en quelques semaines des groupes français qui n’avaient parfois rien promis du tout, l’immunité d’un groupe belge qui promet depuis quatre ans sans jamais exécuter ressemble de moins en moins à de la malchance.
Une même mesure, deux effets
Un point technique, mais il compte. Mettre une entreprise « sous administration », ce n’est pas la nationaliser : l’État russe prend les clés, pas le titre de propriété. Tant que la vente n’est pas signée, le propriétaire étranger le reste sur le papier.
Sauf que la même mesure produit aujourd’hui deux effets opposés. Pour un Belge, c’est un abri : on ne gère plus, on garde le titre, on attend, et l’option de revenir reste ouverte. Pour un Français, c’est une salle d’attente avant la vente forcée.
L’addition
Quatre ans après les communiqués de départ, le bilan français tient en une ligne. Société Générale, Renault et La Poste ont perdu en partant trop vite. Danone a perdu en allant jusqu’au bout. Auchan a perdu en restant honnêtement. Leroy Merlin a perdu malgré Dubaï. FM Logistic a perdu sans avoir rien dit. Air Liquide est sous tutelle. Et c’est désormais sur TotalEnergies que la question se pose, à partir de 2027.
Des stratégies opposées, un seul résultat — et une soixantaine d’entreprises qui regardent en se demandant laquelle sera la prochaine. Leur seul point commun : la nationalité.
Ces positions n’ont pas été perdues par incompétence. Elles ont été perdues parce que la France a voulu être au premier rang du bellicisme européen — et parce que Moscou le dit désormais tout haut, sans invoquer d’autre motif. Pendant ce temps, un pays qui a refusé de toucher à l’argent russe garde ses entreprises intactes, et son brasseur national conserve tranquillement son ticket de retour.
Le business français en Russie est sous le choc.
Éric Van den Bulte
Sources : décret présidentiel n° 661 du 17 septembre 2026, pris en application du décret n° 302 du 25 avril 2023 ; communication urgente de la direction de la CCI France Russie, 18 septembre 2026 ; déclarations de Dmitri Peskov (RBC) ; communiqués et rapports financiers des sociétés citées (Société Générale, Renault, La Poste/GeoPost, Danone, Air Liquide, TotalEnergies, AB InBev, Raiffeisen Bank International) ; décrets présidentiels russes (kremlin.ru) ; loi d’août 2026 sur l’annulation des options de rachat détenues par les investisseurs de pays « inamicaux » ; Interfax et déclarations de Patrick Pouyanné sur Yamal LNG ; SECO (avoirs russes gelés en Suisse), Meduza, Bloomberg, Reuters, Financial Times, Forbes, RTBF, Euronews, Journal du Net, Boursorama, Disclose, L’Express, France Inter, Le Vif, Yale School of Management Russia Business Tracker (décompte des entreprises françaises encore actives) ; Revue Conflits.





