Stocks de Tomahawk et d’intercepteurs au plus bas, porte-avions rongés par la rouille, généraux limogés, état-major soumis au polygraphe : pour Régis Le Sommier, l’armée américaine sort épuisée de la guerre contre l’Iran. Donald Trump voudrait en finir, mais cette guerre ne lui appartient plus, et les élections de mi-mandat se joueront à la pompe.
Le Pentagone a fini par reconnaître que l’armée américaine manque de munitions du fait de la guerre en Iran. Il ne l’a pas fait de lui-même : il y a été contraint par des fuites orchestrées dans la presse américaine, en particulier dans les colonnes du Washington Post, où des sources internes au Pentagone ont attesté de cette pénurie. C’est aujourd’hui le problème numéro un de l’armée américaine. Il y en a deux autres : l’état de sa marine, et le manque d’intercepteurs, pour les bases américaines comme pour les pays alliés, puisqu’il faut alimenter à la fois la guerre en Ukraine et la guerre en Iran.
Des stocks au plus bas
Je prends le seul exemple des Tomahawk, ces missiles de croisière dont la moitié du stock a été tirée pendant les quarante premiers jours de la guerre contre l’Iran. Le niveau est extrêmement bas. Même chose pour les ATACMS. Toute une série de munitions américaines commence à manquer, ce qui, à mon avis, achève de persuader Donald Trump qu’il faut arrêter.
Le problème, c’est que cette guerre ne lui appartient plus. L’Iran tient sa vengeance. Il active ses proxys – les Houthis au Yémen, les Hachd al-Chaabi en Irak –, perturbe le jeu américain, continue de bloquer Ormuz et va probablement, par Houthis interposés, prendre le contrôle de Bab el-Mandeb. Sur place, la guerre a tendance à s’installer, quand Donald Trump aimerait pouvoir l’arrêter. Ce qui se passe en Ukraine ne va évidemment pas dans le sens d’une amélioration pour les Américains. Ils sont dans une impasse dont ils aimeraient sortir.
Sortir des deux guêpiers
Donald Trump a-t-il pris conscience qu’il ne pouvait plus mener plusieurs guerres de front ? Je le pense. C’est, à mon sens, l’une des raisons des échanges de ces dernières semaines : John Ratcliffe, le directeur de la CIA, à Moscou ; le ministre russe de l’Économie aux États-Unis ; la nouvelle visite de Steve Witkoff et de Jared Kushner à Moscou, puis à Kiev. Il y a là une volonté de peser à nouveau dans le dossier ukrainien, de remettre les négociations sur les fonts baptismaux, de retrouver un processus. Pour le moment, on n’a guère entendu que des déclarations positives de part et d’autre, y compris de la part de Kiev ; concrètement, on n’a rien vu arriver. Mais l’effort a été fait, et il montre que Donald Trump se démène pour sortir et du guêpier ukrainien, et du guêpier iranien.
J’en veux pour preuve ce qui s’est passé le week-end dernier à Mascate, dans le sultanat d’Oman : des émissaires américains se sont assis à la même table que des représentants des Houthis. À l’issue de la réunion, il a été entendu que les Américains ne renchériraient pas, qu’ils n’attaqueraient pas les Houthis, et que l’on en resterait au cadre négocié avec ces mêmes Houthis en 2025. Souvenez-vous : des mois de frappes américaines s’étaient alors soldés par un cessez-le-feu. On reste dans ce cadre. Les Houthis, de leur côté, n’ont même pas renouvelé leurs menaces contre les navires israéliens. Les seuls bateaux qu’ils arrêtent, disent-ils, ce sont les bateaux saoudiens.
Cet objectif est évidemment, à mon avis, piloté par l’Iran. Les choses se font petit à petit : c’est une véritable partie d’échecs qui se met en place au Moyen-Orient, pour chasser de la région les Américains et, plus largement, les Occidentaux. Mais la cible du moment, ce sont les Saoudiens, qu’il s’agit d’affaiblir – des Saoudiens qui ont d’ailleurs pris contact avec les Israéliens. Le changement est significatif. Dans cette histoire, Donald Trump n’a aucune intention de se laisser entraîner dans une nouvelle guerre, sachant qu’il n’a pas les munitions.
Une marine à bout de souffle
Deuxième problème : la marine, qui ne peut pas se dédoubler. Ses bâtiments servent actuellement à bloquer le détroit d’Ormuz. Les Américains sont parvenus, non pas à asphyxier complètement l’économie iranienne, mais à la perturber considérablement : l’Iran, c’est plus de 120 % d’inflation, et un pétrole qui s’écoule mal en raison du succès du blocus orchestré par Washington. C’est, à mon avis, l’une des premières explications de l’entrée en action des Houthis à Bab el-Mandeb : à Ormuz, la position iranienne s’affaiblit ; il faut donc trouver une autre échappatoire, une autre manière de démontrer que l’on peut nuire encore davantage. Or les Américains ne peuvent pas envoyer de moyens contre les Houthis. Ils le pourraient, mais cela voudrait dire desserrer le blocus d’Ormuz, et ce n’est pas possible. Aux munitions qui manquent s’ajoutent donc les effectifs qui manquent.
Les séjours trop longs à la mer commencent à créer une situation critique, pour les équipages comme pour le matériel. On a vu l’Abraham Lincoln faire escale en Thaïlande, près de Pattaya, la coque entièrement rouillée, pour quatre jours de réparations. Juste avant, l’USS Gerald R. Ford était resté près d’un an à la mer, avec des problèmes de sanitaires, un incendie à bord, bref une accumulation d’avaries. L’armée américaine est fatiguée.
Des bases d’un autre âge
Elle s’est assez mal adaptée à l’asymétrie dictée par l’Iran. La combinaison des drones et des missiles balistiques fait très mal. Les images diffusées par la chaîne américaine CBS montrent dans quel état se trouvent les bases américaines en Jordanie. Je l’ai déjà cité, mais je le répète : le général David Petraeus – ancien commandant en chef des forces américaines en Irak puis en Afghanistan, ancien chef du Centcom, ancien patron de la CIA, qui travaille aujourd’hui pour le think tank ISW, l’Institute for the Study of War – expliquait l’autre jour que ces bases, dans la forme qu’elles ont aujourd’hui, sont un élément du passé, des guerres d’autrefois, et qu’il va falloir s’adapter à cette double menace. Les Iraniens y sont très forts. Ils ont encore des drones et des missiles en quantité ; on avait sans doute minimisé leurs stocks, leur capacité d’action et de nuisance. Et ils n’ont pas fini.
Le pétrole saoudien pris en tenaille
Quand je parle d’activation des proxys, il ne s’agit pas seulement des Houthis. Ce sont aussi les Hachd al-Chaabi, en Irak, qui ont visé la semaine dernière le pipeline Est-Ouest saoudien en au moins cinq endroits. Les Saoudiens sont en train de réparer les dégâts, mais l’acheminement du pétrole s’en trouve évidemment perturbé. Cet axe pouvait, au pire moment de la crise, faire transiter 8 millions de barils par jour depuis les champs pétroliers de l’est de l’Arabie saoudite jusqu’à la mer Rouge, en évitant le détroit d’Ormuz. Les Émirats arabes unis, eux, utilisent leur propre oléoduc, qui aboutit au terminal de Fujaïrah, sur la mer d’Oman : 2 à 3 millions de barils. On récupérait ainsi, en gros, 10 des 20 millions de barils qui sortent normalement de la région. Deux fois moins, mais de quoi continuer à alimenter le marché.
Aujourd’hui, l’Arabie saoudite est dans une situation critique. Ses superpétroliers, les fameux VLCC, ont du mal à passer au sud à cause du blocage des Houthis ; il ne leur reste que le canal de Suez. C’est une route de plus qui est coupée, et la production saoudienne a substantiellement diminué : on estime qu’elle n’a jamais été aussi basse depuis 1990.
Chasse aux sorcières au Pentagone
Donald Trump a tapé du poing sur la table : il ne voulait pas que les médias révèlent la pénurie de munitions. Il s’en est suivi une véritable chasse aux sorcières au Pentagone. Je rappelle que Pete Hegseth, secrétaire à la Guerre – puisque c’est ainsi que le département de la Défense a été rebaptisé en septembre 2025 –, a limogé environ 80 généraux, soit en gros 10 % des hauts gradés. Dès que quelqu’un lève le doigt et critique la politique menée, il se retrouve sur la touche. C’est le propre de Pete Hegseth.
Dernier en date : Dan Driscoll, le secrétaire à l’Armée de terre, ancien militaire, figure politique prometteuse, proche de J. D. Vance, qui a choisi de démissionner pour manifester son désaccord, principalement sur la politique menée en Iran. C’est cela qui est notable : l’armée ne se contente plus de la fermer et d’obéir. Sur les pénuries de missiles et d’intercepteurs, la grogne ne date pas d’hier. Avant même le début du conflit, Dan Caine, le chef d’état-major interarmées, avait averti Donald Trump en personne. C’était l’un des arguments pour ne pas y aller, repris ensuite par J. D. Vance : pas assez d’intercepteurs, de systèmes THAAD, de Patriot, et donc des bases que l’on n’est pas capable de protéger. Le même Dan Caine avait aussi posé la question des munitions. L’alerte venait donc du plus haut niveau. Dan Caine est toujours à son poste ; Dan Driscoll n’est plus là.
L’illustration de cette paranoïa qui s’est développée dans l’administration Trump, de cette exigence de loyauté imposée aux cadres de l’armée, c’est qu’une cinquantaine de militaires et de civils du Pentagone ont été contraints de passer au polygraphe – le détecteur de mensonges, qui observe notamment la tension de celui qui répond aux questions. C’est un test que la CIA utilise en général pour juger de la fiabilité d’un de ses agents ou pour démasquer un espion potentiel. Le voilà appliqué au Pentagone pour exiger la loyauté : « Est-ce toi qui as fait fuiter dans la presse cette histoire de pénurie de munitions ? » Voilà où l’on en est aujourd’hui.
Ce ne sont pas de très bonnes nouvelles pour l’administration Trump, et Pete Hegseth le sait, lui qui a été largement critiqué. Ce n’est pas quelqu’un de très efficace ni de très compétent. Il a beau être ancien militaire, ce n’est pas parce qu’on a porté l’uniforme que l’on fait un bon ministre. Ancien de Fox News, il connaît le phénomène médiatique ; mais c’est quelqu’un de très imbu de lui-même, et qui n’est pas très bon. Il a toutefois un avantage aux yeux de Trump, celui que le président exige de tous ceux qui travaillent avec lui : une loyauté sans faille. De ce point de vue, il est très fort.
L’élection se jouera à la pompe
L’opinion publique américaine va compter pour les élections de mi-mandat, qui approchent. Et là, il y a une vraie question : le prix à la pompe. Marjorie Taylor Greene, ancienne égérie de Donald Trump et ancienne élue à la Chambre des représentants, a tourné un clip devant une station-service pour dénoncer le prix du diesel, une catastrophe selon elle. Elle aligne les chiffres et explique, assez astucieusement, que c’est à la pompe que l’élection va se jouer. L’électeur de l’Ohio, c’est cela qu’il va prendre en compte : a-t-il l’impression de vivre mieux qu’avant, ou moins bien ? La plupart des sondages montrent que les Américains ont l’impression de vivre moins bien. C’est sévère pour un président qui avait promis d’ouvrir une ère de prospérité comme l’Amérique n’en avait jamais connu, d’obtenir les meilleurs résultats, de faire baisser l’inflation et d’augmenter le pouvoir d’achat.
On l’appelait aussi le « faiseur de paix ». Ce faiseur de paix est venu se fracasser contre un mur : cette tendance qu’ont les présidents américains à déclencher des guerres, qui semblent les aspirer une fois qu’ils sont au pouvoir. À la tête d’une armée gigantesque, dotée d’un budget incroyable, ils se sentent pousser des ailes et se disent : « Tiens, je vais régler les problèmes des Américains, et ceux du monde entier avec. » Sauf que cela ne marche jamais et que, chaque fois, cela se termine mal. Pour Donald Trump, c’est en train de se terminer très mal.
On ne voit pas comment la situation en Iran pourrait s’améliorer. Il espérait un bis repetita de ce qu’il avait fait au Venezuela avec Maduro ; c’est lui qui se retrouve dans le piège, qui n’arrive pas à en sortir et qui tente de contenir les dégâts causés sur place. Par ricochet, les conséquences sur les prix du pétrole touchent la planète entière, États-Unis compris. Ils ont beau être autonomes sur le plan énergétique, ils ont beau être le premier producteur mondial, cela ne leur profite que dans la mesure où ils vendent plus d’hydrocarbures qu’avant : les cours, eux, restent très hauts. Donald Trump a beau répéter que le prix du brut va descendre, qu’il en est certain, qu’il a confiance : pour le moment, on ne voit toujours rien venir.





