Syrie : que vient faire Emmanuel Macron à Damas ?

Date:

Deux explosions ont secoué le quartier de l’hôtel Four Seasons de Damas, où résidait Emmanuel Macron. Le président français ne s’y trouvait pas : il était reçu au palais présidentiel par son homologue syrien, Ahmed al-Charaa. Nul ne sait encore si ces déflagrations sont liées à sa présence. Mais qu’elles surviennent à quelques centaines de mètres de son hôtel constitue, à tout le moins, un message adressé par des groupes armés qui demeurent puissants dans le pays. Elles résument surtout, mieux que tous les discours, le paradoxe de cette visite.

Emmanuel Macron effectue en effet la première visite d’un chef d’État européen en Syrie depuis l’arrivée au pouvoir d’Ahmed al-Charaa, en décembre 2024. Visite surprenante à plus d’un titre. On peut se demander si la France n’avait pas, en ce moment, d’autres priorités que de se singulariser sur la scène internationale en rendant visite à un personnage aussi controversé. Il n’empêche : la communauté internationale – les États-Unis, la Turquie et bien d’autres – mise aujourd’hui sur al-Charaa pour apporter de la stabilité à la région.

Le revirement américain mérite d’être souligné. Après avoir longtemps joué la carte du chaos – pour obtenir la chute du régime de Bachar el-Assad, comme auparavant en Irak –, Washington a changé de doctrine. Par la voix de Tom Barrack, l’envoyé spécial de Donald Trump au Moyen-Orient, les États-Unis renforcent désormais les régimes en place afin d’obtenir la stabilité, quelle que soit la nature de ces régimes. Car il faut le dire clairement : contrairement aux vœux qu’une partie de l’opposition syrienne formulait autrefois, ce n’est pas la démocratie qui s’est installée à Damas. Ahmed al-Charaa est un ancien djihadiste qui concentre l’essentiel du pouvoir. Le Parlement tient du Parlement croupion, et des figures sulfureuses issues du Front al-Nosra, devenu Hayat Tahrir al-Cham, occupent tous les échelons du commandement.

L’accolade de l’Élysée

Il existe entre les deux hommes une forme de réciprocité : al-Charaa avait choisi la France pour son premier déplacement en Europe, et Emmanuel Macron l’avait reçu à l’Élysée avec une accolade qui avait suscité le débat. La France traversait alors une série de commémorations liées au Bataclan et à la vague terroriste de 2015. Or al-Charaa, à l’époque, appartenait à cette nébuleuse. Il n’a pas piloté le Bataclan – il avait fait scission avec Daech –, mais il en fut l’un des acteurs. Recevoir un tel personnage à l’Élysée avait quelque chose de gênant.

Si la France s’inscrit désormais dans une logique de stabilisation, elle a pourtant intérêt à revenir en Syrie. Le pays est exsangue, jamais remis de dix ans de guerre civile ni des sanctions internationales, dont une partie s’applique toujours. Beaucoup y voient des opportunités de marché, et Paris y trouverait l’occasion de reprendre des cartes au Moyen-Orient. Car sur la crise libanaise, la France a brillé par son retrait : les États-Unis et Israël y mènent le jeu, et Paris n’est même plus force de proposition, alors que le Liban a toujours vu dans la France le grand frère, la puissance bienveillante. En se rendant à Damas, Emmanuel Macron ambitionne sans doute de reprendre pied dans la région.

Voir aussi : Syrie, que vient y faire Emmanuel Macron ?

Que peut apporter la France quand on a l’Amérique pour parrain ?

La question demeure : que peut offrir Paris à un homme qui bénéficie d’un mentor aussi puissant que Donald Trump ? Le président américain est allé jusqu’à déclarer que si les Israéliens échouaient à réduire l’influence du Hezbollah au Liban, les Syriens pourraient s’en charger. C’est bien Washington qui a permis à l’armée syrienne de reprendre le contrôle du Nord-Est et de ses ressources pétrolières, en ordonnant l’évacuation des bases américaines qui protégeaient l’autonomie kurde – un abandon vécu comme une trahison par les Kurdes, que la France, elle, avait soutenus dans cette séquence, au grand mécontentement de Damas.

Autre signe du retard français : l’ambassade de France n’a toujours pas rouvert, à la différence de celles de l’Italie ou de la Grande-Bretagne. La raison en est sécuritaire. Comme le rapporte Georges Malbrunot dans Le Figaro, les diplomates font la navette depuis Beyrouth, trois ou quatre jours par semaine, en convois blindés. Les Italiens ont tourné la page sans états d’âme, les Britanniques et les Allemands sont présents. Or la France fut la puissance mandataire, en Syrie comme au Liban ; c’est elle qui a bâti l’administration syrienne, et les liens entre les deux pays devraient naturellement être forts. Peut-être est-ce là ce qu’Emmanuel Macron vient chercher : marquer le retour de la France, faire, comme saint Paul dans les Écritures, son chemin de Damas.

Le président, qui aime sortir des sentiers battus, visitera-t-il la vieille ville, comme Nicolas Sarkozy en son temps ? La mosquée des Omeyyades, les quartiers de Bab Charki et de Bab Touma, chrétien et musulman côte à côte, la tombe de Saladin, la maison d’Ananie où saint Paul recouvra la vue, les ruines romaines au cœur de la médina : ce centre historique, relativement épargné par la guerre, incarne le syncrétisme religieux d’une Syrie qui, malgré les poussées de violence confessionnelle de la guerre civile, a conservé un certain respect pour chacune des composantes de sa mosaïque. Mais un attentat a frappé Damas il y a trois jours, et la situation sécuritaire pourrait contrarier toute promenade présidentielle.

Djihadistes français et minorités : les vraies questions

Emmanuel Macron devra aussi évoquer le sort des djihadistes français encore présents dans le pays, à commencer par Omar Omsen. Ce Niçois, à la tête d’un groupe armé, a longtemps prospéré sous protection lorsque al-Charaa dirigeait la province d’Idleb, où avaient convergé tous les djihadistes à mesure que les armées syrienne et russe reconquéraient le territoire. Son groupe a évolué dans la sphère d’al-Charaa et demeure en Syrie. S’y ajoutent les anciens de Daech évadés des prisons autrefois tenues par les Kurdes. On imagine que les Américains gardent un œil sur ces hommes pour les empêcher de projeter des attentats et de relancer le cycle que l’Europe a connu, de Charlie Hebdo au Bataclan – à ceci près que Daech disposait alors d’une emprise territoriale qui n’existe plus. Al-Charaa, lui, joue la carte de la respectabilité. Il sait que son propre camp compte des adversaires qui la lui reprochent : il a déjà échappé à au moins deux tentatives d’attentat, et doit composer avec ces extrémistes comme avec la résurgence de Daech dans la Badia, du côté de Palmyre, où l’organisation conserve une emprise sur des tribus locales et continue de frapper.

Reste enfin la question des minorités. Depuis décembre 2024, les règlements de comptes se sont multipliés, en particulier contre les alaouites, groupe dominant sous Bachar el-Assad. Dans la montagne alaouite et sur la côte, des choses sordides se sont produites – enlèvements de jeunes filles, viols – imputées aux combattants de la mouvance d’al-Charaa. Officiellement, Hayat Tahrir al-Cham n’y est jamais pour rien : ce seraient d’autres groupes extrémistes. Mais ces exactions se déroulent sous la supervision de l’armée syrienne, et les persécutions n’ont pas complètement cessé. Les chrétiens subissent le même sort : villages incendiés, viols. Quant aux druzes, plus ou moins protégés par l’armée israélienne dans le sud, ils n’ont ni rendu leurs armes ni été véritablement intégrés à la nouvelle Syrie, et entretiennent avec le pouvoir des relations extrêmement compliquées.

Or l’exercice du pouvoir en Syrie a toujours consisté à conjuguer les minorités. Sous les Assad, une minorité alaouite dominait la majorité sunnite ; aujourd’hui, les sunnites sont au pouvoir et les minorités paient le prix. Voilà la vraie question qu’Emmanuel Macron devra poser à son homologue : le sort des chrétiens, problématique au Liban comme dans tant d’endroits du Moyen-Orient, dans un pays qui en compte encore 10 %. Il y a urgence à focaliser l’attention sur eux et à les protéger.

Les explosions de ce mardi le rappellent brutalement : l’instabilité règne, la sécurité n’est pas garantie, et les groupes terroristes n’ont pas été démantelés. Assurer la sécurité de son pays sera, dans les années qui viennent, le véritable défi d’Ahmed al-Charaa. C’est aussi à cette aune que se mesurera le pari syrien d’Emmanuel Macron.

Inscription Newsletter

Derniers articles

spot_img