Le 7 avril 1940, l’Allemagne nazie envahit le Danemark. Les troupes danoises sont prises de court. Les communications se sont effondrées. Copenhague tombe en six heures. Une humiliation.
Longtemps après la guerre, en 1952 pour être précis, et avec ce souvenir en tête, le Danemark rédige une règle simple pour son armée : « En cas d’attaque, les soldats doivent immédiatement se battre sans attendre d’ordres ». Le 7 janvier 2026, les autorités danoises ont confirmé au plus ancien journal du pays, « Berlingske », que cette directive reste en vigueur, même contre l’Amérique.
Or il faut savoir que, dans un passé récent, pas moins de cinquante soldats danois sont morts en combattant aux côtés des Américains en Irak et en Afghanistan, dans leurs guerres, pour des interventions décidées par l’Amérique. Le Danemark a en outre dépensé 14,6 milliards de dollars pour la défense de l’Arctique, en acquérant des batteries IRIS-T et Patriot, donc des armes américaines. Le plus absurde, c’est qu’il a aussi acheté tout récemment 43 « F-35 » à la nation que ses troupes pourraient maintenant avoir l’ordre d’abattre. On sait en outre que les États-Unis, lorsqu’ils vendent ce type de matériel, réclament les plans de vol des avions, et se réservent le droit de clouer au sol électroniquement tout appareil s’il n’est pas utilisé comme il leur convient. On peut se demander d’ailleurs pourquoi, à aucun moment, devant les menaces de Trump, le gouvernement danois a annoncé qu’il renonçait aux contrats d’armement avec une nation devenue hostile.
Un sondage récent révèle que 85 % des Groenlandais s’opposent à l’adhésion à l’Amérique. Mais il ne dit pas tout. Car au Groenland, tous les partis politiques groenlandais sont indépendantistes. Ils ne veulent plus du Danemark qui, par le passé, a traité très mal les Inuits, procédant notamment dans les années 60 à des stérilisations forcées. Sept dirigeants européens ont signé une déclaration commune : « Le Groenland appartient à son peuple ». Mais, dans l’hypothèse où Trump choisirait la manière douce, cette indépendance pourrait lui être utile. Elle pourrait en effet s’accompagner d’un accord d’association avec les États-Unis, du même type que ceux existant pour San Juan dans les Caraïbes, Palau, les îles Marshall ou les États de Micronésie dans le Pacifique. Pour cela, les États-Unis préparent activement des mesures très incitatives en vue de séduire les Groenlandais, et ils sont décidés à sortir le carnet de chèques.
Voir aussi : Trump, la tentation de l’Empire
Dans le cas d’une intervention, premier constat : aucun membre de l’OTAN n’a menacé d’action militaire contre un autre en 75 ans. Jusqu’à ces menaces récentes. L’OTAN se retrouve face à un dilemme de taille. En effet, le fameux article 5 qui protège ses membres en cas d’attaque n’a jamais été conçu pour qu’un membre en attaque un autre. Il n’y a pas de protocole. Pas de précédent. Pas de cadre. Le Premier ministre danois Frederiksen a fort justement déclaré que « si les États-Unis attaquent un allié de l’OTAN, tout s’arrête. Y compris l’OTAN ». Et c’est là que réside peut-être l’objectif véritable de cette opération. Du côté de la Maison-Blanche, le projet Groenland est porté par un certain Stephen Miller, le conseiller politique le plus puissant de Donald Trump en ce moment. À peine la capture de Nicolás Maduro annoncée que sa femme postait sur X une carte du Groenland avec dessus le drapeau américain. Comme pour dire que ce pays serait le prochain. Stephen Miller, lui, a déclaré : « Le monde est gouverné par la force. » Pour lui, le cadre actuel n’est pas tenable.
Actuellement, les dépenses européennes de défense augmentent de 150 milliards d’euros par an alors que l’autonomie stratégique devient une nécessité de survie. Chaque allié recalcule son positionnement vis-à-vis des USA : Japon, Taïwan, Australie, en faisant le constat suivant : si Washington menace Copenhague, qui est en sécurité ?
Le 5 janvier, Donald Trump déclarait : « Parlons du Groenland dans 20 jours. » Ce week-end, il a semblé plus pressé d’accélérer. Ce qui est étrange dans cette affaire tout du long, c’est que l’Amérique est, en quelque sorte, déjà chez elle au Groenland. La base spatiale de Pituffik est la base la plus septentrionale de l’United States Space Force depuis le 20 décembre 2019 et auparavant de l’United States Air Force, située à 1 524 km du pôle Nord. Pendant la guerre froide, les États-Unis y avaient placé quantité de stations radar pour observer les Russes. Quel serait l’intérêt de pousser plus loin l’occupation ?
Le secrétaire d’État, Marco Rubio, qui, de l’Ukraine au Venezuela en passant par l’Iran, semble l’homme de toutes les missions, surtout celles qui consistent à passer la pommade après la brutalité de Trump, doit rencontrer ses homologues européens cette semaine et surtout. À cette occasion, il parlera aux Danois dans le blanc des yeux. Ces derniers se sont d’ailleurs concertés avec les Français, les Britanniques et les Allemands pour envoyer des troupes pour s’interposer au Groenland. Seront-ils prêts à engager le feu contre les Américains si l’ordre leur en est donné ?
La chose la plus folle dans cette histoire, c’est que l’Amérique a construit l’OTAN pour protéger l’Europe du fascisme. Or désormais, le Danemark invoque la directive qu’il a écrite pour une invasion fasciste contre la nation qui a mis fin à l’occupation fasciste. Plus fous encore, l’architecture de sécurité qui a empêché la guerre des grandes puissances pendant 80 ans risque de ne pas se fracturer avec la Russie qui, en envahissant l’Ukraine, lui avait plutôt offert une seconde jeunesse, ou de la Chine, mais de Washington menaçant Copenhague.
Face à cela, on peut s’aveugler en se disant que Trump est fou, et que lors de l’élection du suivant dans deux ans et demi, tout redeviendra normal. C’est méconnaître les Américains qui n’en sont pas à leur coup d’essai contre nous mais opèrent en temps ordinaire de façon plus discrète. On peut aussi se demander si notre aveuglement atlantiste, porté par des générations de politiques biberonnées aux sirènes de l’Oncle Sam, n’a pas fait que nous nous sommes trompés d’ennemis. Pensez aux quelque cinq cents autres personnalités françaises passées par le programme des « Young leaders ». Définition qui provient de leur site Internet : « Créé en 1981, plus ancien programme de leadership, le programme Young Leader incarne l’engagement de la French-American Foundation pour renforcer les liens historiques entre la France et les États-Unis. Il rassemble chaque année des femmes et des hommes remarquables, porteurs d’une vision commune : bâtir un avenir partagé à travers le dialogue, la collaboration et des projets concrets qui répondent aux enjeux contemporains des deux pays ». Il faudra qu’ils revoient bientôt leur site internet, je pense… Parmi ses membres, on trouve Emmanuel Macron et Jean-Noël Barrot. Oui, on comprend très bien que ça ne doit pas être facile pour eux en ce moment. Parmi les politiques, il y a aussi Édouard Philippe, Alain Juppé, Fleur Pellerin, Nathalie Kosciusko-Morizet, Jeannette Bougrab, Najat Vallaud-Belkacem, Valérie Pécresse, François Hollande. On y trouve aussi les journalistes Jean-Marie Colombani et Christine Ockrent, l’homme d’affaires Alain Minc, le banquier Matthieu Pigasse. Certains n’ont pas mordu à l’hameçon, comme Nicolas Dupond-Aignan ou encore le sénateur Yves Pozzo di Borgo.
Donald Trump semble avoir peu d’intérêt pour ces attaches entre nos deux pays. Sur le Groenland, pour en revenir à lui, il considère que les Danois n’y ont aucune légitimité. Il a déclaré : « Ce n’est pas parce qu’ils ont envoyé un bateau là-bas il y a 500 ans… » Bon, celui qui a découvert cette terre, Éric le Rouge, n’était pas danois, mais norvégien. Peut-être mieux vaut ne pas le dire à Trump. Il est capable d’envahir la Norvège, celle-ci lui ayant d’ailleurs refusé le prix Nobel. Malgré l’insistance dont fait preuve la cheffe de l’opposition vénézuélienne, Maria Carina Machado, qui en est titulaire, pour donner son prix à Trump, le comité norvégien vient également de déclarer que le prix ne peut changer de mains une fois décerné, ni se partager…
Dans son projet fou, Donald Trump rencontre des obstacles. Ses généraux résistent. Selon le journal « Mail on Sunday », survolté par la capture de Maduro, Donald Trump aurait ordonné à l’armée de préparer un plan d’invasion. Mais l’État-major ne l’entend pas de cette oreille. Les généraux ont dit à Trump que cette invasion serait illégale et qu’elle ne recueillerait pas l’aval du Congrès. Mais n’oublions pas que pour le raid sur Caracas, le Congrès et Tulsi Gabbard, la cheffe du renseignement, avaient été tenus à l’écart. Le Congrès n’a été briefé sur le Venezuela que près d’une semaine après l’opération…
Dernière hypothèse, mais il faut la prendre en compte, on peut penser qu’en utilisant la force, Donald Trump cherche en réalité à faire quitter l’OTAN par les États-Unis, qui, comme l’a déclaré Mette Frederiksen, la Première ministre danoise, « n’a plus lieu d’être si Washington s’empare du Groenland ».





