Il y a vingt-cinq ans, un photographe de Getty que sa femme avait tiré du lit à contrecœur saisissait, depuis le pont de Brooklyn, l’instant où le vol United 175 percutait la tour sud. Le lendemain, son image faisait la une de 190 quotidiens et, à Paris, celle de Paris Match, sous deux mots : « La Guerre ». Régis Le Sommier raconte cette journée, de la chambre de Spencer Platt au bouclage de Match, et ce qu’elle a changé pour le photojournalisme.
New York, 10 septembre 2001. Il est 17 heures quand Spencer Platt pousse la porte du Toad Hall, un bar de Manhattan. Bien que situé en plein Soho, l’endroit est un des rares établissements encore fréquentés par d’authentiques prolétaires dans ce quartier ultra-branché. Spencer aime bien le côté simple du lieu, le vieux comptoir en bois, le ventilateur au plafond, les pubs rétro en forme de tubes-néons dans les coins, et les ouvriers des chantiers alentour avec leurs accents rocailleux qui viennent y boire leur coup. Comme presque tous les soirs quand il est à New York, il a rendez-vous avec ses collègues photographes dont Mario Tama, avec qui il travaille. Leur agence, Getty Images, a ses bureaux sur Canal Street, à quelques centaines de mètres du Toad Hall. La grande crise des médias n’a pas encore frappé. Les rédactions sont bondées et le taux de chômage ne dépasse pas 6 %. La plupart des photographes n’ont pas grand-chose à craindre pour leur avenir, même si Getty, en particulier la division news dont Spencer Platt et Mario Tama font partie, est assez mal en point.
C’est un reportage sur l’Albanie, publié dans Life, qui a décidé Getty trois ans plus tôt à embaucher Spencer. L’agence a été fondée en 1995 par Jonathan Klein et Mark Getty, petit-fils du milliardaire Jean-Paul Getty. Ces hommes sont des banquiers. Fous de photos, ils ont investi dans un secteur risqué, mais ils gardent toujours un œil sur la Bourse où leur société est cotée. Dès qu’une de leurs activités bat de l’aile, ils retrouvent leurs réflexes de banquiers. La division news coûte cher et elle rapporte peu, surtout par rapport à celle des célébrités. Aux États-Unis, la sanction est immédiate. Pour Spencer Platt et Mario Tama, le chômage pourrait bientôt devenir une réalité. La grande question qui agite les photographes ce soir, c’est l’avenir du photojournalisme de terrain dans un monde des médias de plus en plus acquis au culte des célébrités. Les grandes guerres font partie d’un passé qui s’éloigne. Depuis le Kosovo deux ans auparavant, pas le moindre conflit d’importance n’a trouvé grâce à leurs objectifs. À l’aube du XXIᵉ siècle, tout ce que peuvent espérer ces globe-trotters de l’image se résume aux soubresauts de quelque lointaine nation d’Afrique. Ce soir, une fois encore, ils refont le monde dans un nuage de fumée – la cigarette n’ayant pas encore été bannie des établissements new-yorkais – en rêvant de décrocher le Pulitzer ou de revivre le Vietnam, l’âge d’or de la photo de guerre. Spencer revient d’un reportage raté au Soudan. Il raconte à ses collègues comment il a attendu des jours sous une tente de Médecins sans frontières à la frontière kenyane. Finalement, on lui a refusé l’entrée dans le pays. Mario Tama propose encore une tournée. Spencer décline. Il est fatigué. Encore sous le coup du décalage horaire et de fatigues diverses accumulées au long du voyage, il décide de rentrer. Peu après minuit, il regagne en titubant son appartement de Brooklyn. En se brossant les dents avant de se mettre au lit, il allume la radio. Flash spécial de la BBC. « Le chef de guerre afghan Ahmed Chah Massoud a été tué dans un attentat ». « Tiens ? se dit-il. Ça, c’est intéressant ». Spencer augmente le volume. La radio annonce que les deux terroristes se sont fait passer pour des journalistes et qu’ils appartenaient au groupe Al-Qaïda. « Jamais entendu parler » se dit-il en enfilant son pyjama avant de rejoindre sa femme Erika qui dort depuis longtemps.
– « Chéri. Lève-toi. Je crois qu’il se passe un truc grave » murmure Erika.
Il est 8 h 50 le lendemain, mardi 11 septembre 2001. Erika choisit d’abord la manière douce, une caresse sur l’épaule, pour réveiller Spencer. Dans la cuisine, la télévision diffuse en boucle l’information principale de la matinée : un avion a percuté la tour nord du World Trade Center à New York. Comme le tiers de l’humanité qui regardera ce jour-là en direct la tragédie du World Trade Center, Erika est restée prostrée devant sa télévision. On ne sait presque rien de ce qui s’est passé. Pas d’images de l’impact, pas encore. Avion de tourisme, ou avion de ligne ? Accident ou terrorisme ? Sur l’écran, on voit une fumée noire qui s’échappe du haut de la tour nord.
– « Une fumée pareille, ça ne peut pas être un avion de tourisme, dit Erika. Spencer, il faut que tu y ailles ! C’est grave, je te dis… »
Spencer pousse un grognement puis se calfeutre sous sa couette. Lorsqu’il dort, Erika trouve que son mari a l’air d’un enfant. Sur l’oreiller, sa longue mèche brun clair laisse entrevoir ses traits fins, presque féminins. Il couvre les guerres depuis pas mal d’années déjà, mais il a si peu un look de baroudeur. Trompeuses apparences.
– « Tu te plains toujours qu’il ne se passe jamais rien à New York. Alors qu’est-ce que tu fous ! Pour une fois que ça se passe au bout de la rue ».
Leur appartement est situé tout près du World Trade Center, de l’autre côté de l’East River, dans la partie de Brooklyn appelée Dumbo par contraction de « down under the Brooklyn bridge » (littéralement, au pied du pont de Brooklyn).
– « Erika, ce n’est qu’un petit avion, dit-il. Je ne vais tout de même pas me lever pour un banal avion de tourisme qui s’est écrasé dans une tour ! De toute façon Getty a sûrement envoyé du monde. Un photographe de plus, un de moins, ça n’a aucune importance. Demain ça fera la une des quotidiens, et après-demain, on n’en parlera plus ».
– « Moi je dis que ce n’est pas le moment de fainéanter au lit, répond Erika. Getty traverse une mauvaise passe. On parle de fermer la division news et le bureau de New York ».
Spencer sait bien qu’Erika a raison. Surtout il est conscient que sa carrière a mis un peu de temps à décoller. En sept ans, il est parvenu à se faire un petit nom dans le milieu. Mais il lui manque encore quelques « plaques », comme on dit dans le jargon, pour entrer dans le cercle restreint des grands du photojournalisme.
– « Tu sais Erika, dit-il, je connais les flics de New York. Lorsqu’un incident de ce genre se produit, ils dressent des barrages. Ils ne me laisseront pas passer, même avec la carte de presse du NYPD (la police de New York). Ils vont bloquer le pont de Brooklyn, c’est sûr ».
Il décide cependant d’aller y faire un tour, surtout pour faire plaisir à sa femme. Il pose un pied par terre et enfile son jean. Il a la bouche pâteuse, mais il se dit qu’il attendra d’être dans la rue pour s’acheter un café. Dans le couloir, on peut entendre grogner le chien de la voisine qui tourne en rond en attendant que quelqu’un veuille bien lui faire faire sa promenade. Sur l’étagère, Spencer prend une de ses chemises qui font sa légende dans le milieu. Il en a des dizaines. Même lorsqu’il se trouve dans les pires endroits au bout du monde, il se débrouille toujours pour en avoir une impeccablement repassée. Spencer attrape alors son sac avec ses boîtiers. Il décide d’emmener avec lui le nouveau Nikon numérique que Getty vient de lui donner. En contemplant l’appareil avant de le glisser dans le sac, il se dit que la technologie a drôlement évolué depuis l’époque de son premier boîtier. C’est un hasard qui a fait entrer Spencer Platt dans le photojournalisme. Né au sein de la bourgeoisie aisée du Connecticut, il écume depuis son plus jeune âge les pensionnats pour jeunes gens de bonne famille. Il a davantage d’aptitudes pour la fête que pour les études. Sa mère ne sait plus quoi faire de lui. À l’été 1994, il reçoit un coup de fil de son vieil ami Tyler Hicks. Ils ont été en classe ensemble à Westport dans le Connecticut. Au collège, Tyler, c’était le beau gosse et toutes les filles lui couraient après. Tyler travaille depuis l’été précédent au service photo du Daily News, une feuille de chou de la ville de Troy dans l’Ohio.
– « On t’embauche de suite, lui dit-il. C’est payé 200 $ par semaine. L’essence est prise en charge. Ça te dit ? ». Spencer hésite. Il sait à peine se servir d’un appareil photo.
– « On s’en fout, lui dit Tyler. Allez, rapplique, on va se marrer, tu vas voir ».
Spencer a souvent eu envie de se mettre à la photo. Cette activité a un incontestable parfum d’aventure. Son père, ses grands-pères et ses oncles ont combattu dans des guerres qui ont défini leurs vies et leur époque. Souvent il a regardé les photos en noir et blanc dans Life en se disant que lui aussi, il aimerait bien être un témoin de l’histoire. Il accepte.
Les stagiaires ne chôment pas au Daily News. Le moindre fait divers et les voilà sur les routes. La grande activité du matin consiste à boire des litres de café en surveillant la fréquence de la police. Un jour, la rédaction capte un appel provenant d’une patrouille. Un accident de voiture vient de se produire près d’une ferme, à l’extérieur de la ville. Spencer et Tyler repèrent l’endroit sur une carte, puis partent à toute vitesse dans la voiture de Tyler. C’est l’été. Une chaleur suffocante monte de l’asphalte sur ces routes rectilignes qui sillonnent le pays. Soudain, ils aperçoivent un camion de pompier au bord d’un chemin. Dans le champ en contrebas, il y a, renversée sur le toit, une de ces larges voitures rouges que les adolescents américains finissent par se payer à force de tondre les pelouses et d’effectuer toutes sortes de petits boulots. Étendu à côté, un jeune homme gît les bras en croix. Personne n’a pensé à lui couvrir les yeux. Une femme se présente, qui doit être sa mère. Les deux photographes le comprennent lorsqu’elle éclate en sanglots. Timidement, ils font quelques photos puis rentrent en silence au journal. C’est la première fois que Spencer voit un cadavre. Depuis, il en a vu beaucoup. Mais jamais il n’oubliera le jeune homme étendu dans l’herbe sous un ciel bleu magnifique. En ce matin du 11 septembre, le ciel est bleu aussi. Mais Spencer Platt n’a plus l’énergie qu’il avait au Daily News pour aller couvrir le moindre fait divers comme si son avenir en dépendait. Il vit dans la vénération des grands anciens, les Robert Capa, Larry Burrows ou James Nachtwey. Blasé avant l’heure, il regrette amèrement d’être né au cœur de cette époque que l’écrivain Francis Fukuyama appelle « la fin de l’histoire ». Il embrasse Erika, puis referme la porte derrière lui.
– « Tout ça pour un putain d’avion de tourisme » murmure-t-il.
Dehors la ville est en effervescence. Les gens sont sur leur trottoir et regardent la fumée noire qui s’échappe du haut de la tour nord. L’atmosphère est étrange. On entend des sirènes hurler au loin, mais ce n’est pas comme d’habitude. New York semble figé. Les gens sont sortis de leurs voitures et regardent les tours. Depuis leur construction dans les années 1970, elles sont les vigies de New York. Elles dominent la ville depuis le sud de Manhattan comme deux grosses cheminées. Ce qui fait que par ce matin de septembre, voir l’une d’elles avec un panache de fumée n’est curieusement pas si insolite. De loin, on dirait un décor industriel. Le photographe accélère le pas. Par moments, il court. Soudain il se rend compte qu’il a laissé son portefeuille et un boîtier chez lui. Il essaye alors d’appeler Erika. Peu de gens possèdent des téléphones portables comme lui. Ceux-ci sont énormes et fonctionnent mal en général. Or ce matin-là, tout le monde veut téléphoner. Le réseau est saturé et Spencer reçoit parfois plusieurs conversations à la fois de gens affolés. Il renonce à joindre Erika. Il réessayera plus tard. Il lui faut quelques minutes pour rejoindre le pont de Brooklyn. La foule s’agglutine sur le pavé. Spencer a du mal à se frayer un chemin. Comme il l’avait imaginé, le pont est bloqué par la police. Il aperçoit un chauffeur de taxi musulman, avec une longue barbe noire et un turban. Avec son passager, ils sont descendus tous les deux et regardent les tours la bouche ouverte. Curieusement, personne ne klaxonne. Tout est silencieux. On entend même un léger vent souffler. Spencer se retrouve juste au bord de l’East River. Il saisit alors son Nikon, ajuste son objectif et prend quelques clichés des tours, pour le tester.
– « Je n’étais pas très à l’aise, se souvient-il. L’agence venait de me l’offrir et je n’en comprenais pas tous les réglages. J’avais toutes les chances de manquer l’explosion ».
Entre lui et le sud de Manhattan, entre lui et les tours, il n’y a alors aucun obstacle. La luminosité est parfaite. Le soleil qui monte dans le ciel derrière lui balaye la ville d’une lumière horizontale, celle dont les photographes raffolent, faite de belles ombres et de fabuleux contrastes, pas comme la lumière de midi dont la violence irradie tout d’un halo blanc.
Comme il l’avait imaginé, Spencer n’est pas le seul photographe à couvrir l’événement. James Nachtwey, « la » star mondiale du photojournalisme, est déjà en train de shooter. Son appartement est situé à quelques rues des tours. Nachtwey est dehors avant tout le monde. Spencer va croiser Mario Tama avec qui il a passé la soirée la veille. Les photographes d’Associated Press, de l’Agence France-Presse et de Reuters sont eux aussi sur le terrain. Le New York Times a donné pour consigne d’« inonder la zone ». Le quotidien a envoyé des dizaines de photographes. Il est presque 9 heures et le World Trade Center est le centre du monde médiatique. À cet instant, on commence à se douter qu’il ne s’agit pas d’un simple avion de tourisme. Le haut de la tour nord crache une fumée noire de plus en plus épaisse qui ne laisse guère de doutes. Photojournalistes et touristes, caméras de surveillance et télévisions braquent leurs objectifs sur les tours. Le 11 septembre restera comme l’événement le plus filmé, le plus photographié, le plus regardé de toute l’histoire de l’humanité. En revanche, de l’intérieur des tours, il n’y a aucune image ou presque. En 2001, les rares téléphones portables ne prennent pas de photos. Les appareils numériques grand public n’existent pas. Les gens n’ont pas encore, comme aujourd’hui, le réflexe de filmer ou de photographier tout ce qui se passe devant eux. Le 11 septembre est la dernière tragédie invisible de l’intérieur. Trois ans plus tard, lors des attentats de Londres, ce seront des amateurs qui prendront les seules photos de l’intérieur du métro. En 2005, pendant le tsunami, les touristes saisiront la vague grâce à leurs portables et leurs caméras. Mais le 11 septembre 2001, rien de tout cela n’est encore possible. Les gens bloqués dans les tours utilisent des téléphones fixes pour lancer leurs appels désespérés. Ils seront enregistrés par les standards des urgences. Rendus publics six ans plus tard, ils sont terrifiants. Deux témoignages visuels sortiront, quelques photos de pompiers dans une cage d’escalier et un film tourné par Jules Naudet, un vidéaste français qui suit les pompiers de New York et échappera par miracle à l’effondrement de la tour nord.
Spencer a vu l’avion arriver au dernier moment. Il est venu de sa gauche. Pendant longtemps, d’où il était, il ne pouvait pas le voir. L’appareil était masqué par des immeubles. Certains photographes ont le temps de documenter étape par étape la course insolite du vol United Airlines 175 en rase-mottes au-dessus des gratte-ciel. L’un d’eux saisit le dernier virage, celui que fait l’appareil avant de pénétrer de travers dans la tour sud. Un autre immortalise en zoomant le trou béant laissé par l’avion juste après : une forme curieuse, l’aile droite étant à plusieurs étages au-dessus de l’aile gauche, comme si le pilote avait failli manquer sa cible, d’où le virage au dernier moment. Ainsi, au lieu de détruire les quatre blocs d’ascenseurs situés aux quatre coins comme dans la tour nord, l’avion n’en a détruit que trois. C’est en utilisant la quatrième cage d’escalier qu’une dizaine de personnes pourront s’échapper. Elles seront les seules survivantes dans les étages situés au-dessus du point d’impact. Les autres mourront asphyxiées, écrasées dans les décombres, ou préfèreront se jeter dans le vide. D’où il est, Spencer a l’angle idéal. C’est l’instinct qui le pousse à déclencher quand le vol UA 175 percute la tour. Il va saisir la boule de feu et de fumée qui l’entoure au moment où celle-ci est la plus large. Sur sa photo, on voit comment l’avion pénètre de part en part dans la tour, laissant des débris et des flammes des deux côtés. Autre miracle, même s’il maîtrise mal l’appareil, il a choisi le bon objectif, car sur sa photo les deux tours figurent presque en pied. Les autres photographes ont zoomé sur l’avion, négligeant les vues d’ensemble. L’affaire s’est jouée à un centième de seconde près. Sur le coup, il n’a absolument pas conscience de la qualité de sa photo. Comme tout le monde, il est sous le choc de ce qui vient de se passer. Avec le crash du deuxième avion, les doutes sont balayés. Il ne peut plus s’agir que d’un attentat.
– « Il a la photo ! Il a la photo ! Venez voir ! ».
Les cris du chauffeur de taxi musulman arrachent Spencer à ses pensées. L’homme encourage les passants à regarder l’image au dos de son boîtier. Un attroupement se fait autour de lui, comme si ce qui s’est passé sous les yeux des passants était tellement hallucinant qu’il fallait le confirmer par une image. Spencer n’a pas le temps de bien regarder sa photo. Il s’est juste assuré qu’il n’avait pas manqué l’impact. Puis il demande au taxi une bouteille d’eau. Contre un dollar, l’homme lui en donne deux. Le photographe se met alors à courir en direction des tours. Sur le pont de Brooklyn, surprise. Il brandit sa carte et la police le laisse passer. Il slalome au milieu de la marée humaine qui fuit Manhattan. Arrivé au bas de la tour sud, il tente de rentrer à l’intérieur. Cette fois, un policier l’en empêche. « You can’t get in » (Interdiction de passer). « Fuck this ! Allez vous faire foutre. Je suis photographe. Je fais mon métier. Occupez-vous du vôtre » lui lance Spencer. Il tente alors de lui fausser compagnie. Mais un autre agent le ceinture à la taille. Il proteste, insulte, menace, avec un vocabulaire et des gestes qui révèlent un certain goût pour les bagarres de bistros. Rien n’y fait. Pour un peu, il se faisait coffrer. Spencer n’ira pas plus loin et c’est tant mieux. Ces policiers lui ont sauvé la vie. Deux confrères, Bill Biggart et Glen Pettit, qui se sont approchés un peu plus près de la tour nord, n’en reviendront pas. D’eux, on retrouvera à peine un boîtier et leurs cartes de presse à moitié calcinées. Spencer décide de contourner le barrage de police et de tenter sa chance par une autre entrée. C’est alors qu’il croise Mario Tama.
– « Nos vies ne seront plus jamais pareilles après ça » lui dit Spencer.
Les deux photographes se regardent longuement. La phrase de Spencer sonne comme un testament. Mario poursuit son chemin, puis disparaît au bout d’une rue. Spencer part dans une autre direction. Un gros craquement se fait entendre. La tour sud s’effondre. Comme tous les gens autour de lui, Spencer se met à courir pour échapper à l’avalanche de débris et au nuage de poussière qui ensevelit le sud de Manhattan. Il trouve refuge dans un abribus. À cette heure, il est persuadé que Mario est quelque part, sous les décombres. C’est presque certain, lorsqu’il l’a rencontré, il prenait la direction des tours. Son téléphone portable ne marche toujours pas. Il entre chez un épicier et parvient à mettre la main sur un poste fixe. Chez lui, ça sonne dans le vide. Erika est partie au travail peu après lui. Il décide d’appeler ses parents dans le Connecticut.
– « Je suis à Ground Zero, et je suis en vie. Vous savez où se trouve Erika ? Je n’arrive pas à la joindre », leur dit-il. Ses parents le rassurent. Erika vient d’appeler. Elle a pu se rendre à son travail.
– « Raccroche, lui dit sa mère. Je vais la rappeler pour la rassurer. Et, je t’en supplie, éloigne-toi de Ground Zero ! ».
Spencer raccroche. Il s’apprête à sortir du magasin, lorsque la tour nord s’écroule. Il reste à l’abri, le temps que le nouveau nuage de poussière se dissipe. Lorsqu’il sort enfin de l’épicerie, autour de lui, c’est l’apocalypse. Les gens crient, pleurent l’horreur qui se déroule sous leurs yeux. Pendant une heure encore, il va continuer à prendre en photo des spectres recouverts de poussière grise et des visages de passants en état de choc. Puis il se rend à son agence pour transmettre.
Une fois au siège de Getty sur Canal Street, Spencer confie ses boîtiers à un technicien.
– « Enfin quelqu’un qui travaille en numérique » dit ce dernier, soulagé de ne pas avoir à développer puis à scanner les films de Spencer pour les diffuser.
C’est le miracle du numérique. Une petite carte, et tout apparaît sur un écran. Finies les chambres noires. Le gain de temps est fabuleux. Pour les grands reportages, il n’est plus nécessaire de rapatrier les pellicules par avion. Les photographes ont en effet pour habitude à l’époque de les envelopper dans les sacs à vomi des compagnies aériennes et de les confier à un steward ou un passager digne de confiance, un motard du journal ou de l’agence étant chargé de venir les récupérer à l’aéroport. En parcourant d’un œil expert les vignettes qui défilent sur l’écran, Spencer s’aperçoit soudain qu’il a réalisé l’image idéale de l’explosion du vol United Airlines 175 dans la tour sud. Elle resplendit, elle irradie au milieu des autres. Aucun doute, c’est la plaque. Spencer Platt a eu la bonne idée de se mettre au numérique peu de temps avant le 11 septembre, alors que beaucoup de ses confrères sont restés en argentique. En conséquence, ses images peuvent être diffusées rapidement. Platt n’est pas un pionnier. Il est juste un des premiers à être monté dans le train du numérique, un train qui est en marche depuis l’exploit dix ans plus tôt des photographes Derek Hudson et Patrick Durand pendant la guerre du Golfe. Pour contourner la censure sur les images imposée par le Pentagone, ceux-ci ont l’idée de peindre un Range Rover aux couleurs du camouflage de l’armée britannique. Ils rentrent ainsi clandestinement en Irak dans la foulée des Américains et des Anglais. À bord du véhicule, un véritable labo photo avec, sur la banquette arrière, une chambre noire pour développer les films. Une fois le premier cliché développé en plein désert, Derek Hudson le place sur un scanner Hasselblad relié à un modem Motorola et un téléphone satellite Inmarsat. Il ne parviendra à envoyer que quelques images. Durée totale de l’opération : 45 minutes par photo. La première est une photo en couleur d’un groupe de Marines distribuant des rations à des prisonniers kurdes. La réception a lieu à Paris, au siège de l’agence Sygma à laquelle Derek Hudson et Patrick Durand appartiennent, et non à New York, car le protocole de transmission utilisé par Life, le magazine qui a mis les deux photographes en commande, n’est pas compatible avec celui de Derek. L’image sera ensuite acheminée par Concorde à la rédaction de Life. Derek Hudson baptise son entreprise « Fuck The Pool » (J’emmerde le pool, le pool étant le groupe de journalistes choisis par l’armée pour couvrir de façon contrôlée tel ou tel aspect du conflit). L’expression FTP est depuis ce jour utilisée pour désigner en informatique un serveur de réception d’images numériques. Elle a adopté une définition plus correcte. En informatique, FTP signifie « File Transfer Protocol », protocole de transfert de fichiers.
Il faut une demi-heure pour que la photo de Spencer soit diffusée aux rédactions dans le monde entier. Juste avant de l’envoyer, le technicien se tourne vers Spencer et lui dit :
– « C’est la meilleure image que j’ai vue de la journée. Je te parie qu’avec ça, c’est toi qui décroches le plus de unes demain matin ».
– « Tu sais, lui répond Spencer. On était plusieurs sur le spot. Je ne pense pas être le seul à avoir ça ».
C’est alors que Mario Tama entre dans la pièce. Son manteau est recouvert d’une poussière grise, mais il n’est pas blessé. Spencer le serre dans ses bras.
– « On a eu chaud, mec ! J’ai bien cru qu’on allait y passer ».
En réalité, Spencer Platt est bien le seul à montrer les attentats avec une telle magnitude. Le 12 septembre, sa photo sera reproduite dans 190 quotidiens dans le monde. À l’autre bout du pays, le siège de Getty à Seattle est en effervescence. C’est la première fois que l’agence possède une image qui reçoit une telle attention. Le patron de la division news entre en coup de vent dans la salle de conférence où sont réunis les directeurs. Il tient dans les mains un tirage de la photo de Spencer. Deux jours plus tôt, on le menaçait de licenciement. Il brandit la photo et déclare :
– « Voici l’avenir de notre division news ! ».
À la rédaction de Paris Match, Marc Brincourt, le chef adjoint de la photo, fouille depuis plusieurs heures les centaines de clichés qui arrivent sur son écran. Le temps presse. L’équipe s’active. Tout le monde est épuisé car le bouclage a commencé à midi la veille. Face à l’événement, il a fallu refaire en urgence 38 pages spéciales. Le service photo ne possède qu’un seul ordinateur, un iMac, une grosse bulle de plastique bleu turquoise avec un petit écran bombé.
– « S’il était tombé en panne, c’était la catastrophe, se souvient Marc Brincourt. Entre 15 h, heure du crash du premier avion, et 23 h, on a reçu 3 500 images. Sans le numérique, jamais ce bouclage n’aurait pu se faire ».
Deux jours plus tard, le service photo recevra quatre ordinateurs. Par la suite, le 11 septembre poussera le magazine à se doter d’un véritable service informatique. La sélection est difficile. Chaque heure, de nouvelles images apparaissent, toutes plus hallucinantes les unes que les autres. Didier Rapaud, le rédacteur en chef, fume cigarette sur cigarette, des Gitanes sans filtre dont l’odeur empeste dans les couloirs. Il veut tout acheter. Une vieille habitude à Match. Le journal fait de l’exclusivité sa marque de fabrique et, chaque fois qu’il le peut, il prive la concurrence d’une série en la bloquant, parfois pour ne pas la publier. Ce jour-là, jamais Paris Match n’a dépensé autant d’argent pour des photos. C’est d’autant plus incroyable qu’il ne s’agit pas de photos people, qui, en temps ordinaire, sont les plus chères. Didier Rapaud ne peut cependant pas tout acheter. Il faut forcément choisir. D’autant que les moyens techniques ne permettent pas à tous les clichés d’arriver à Match. La bande passante n’est pas assez large.
Il est 22 h 30 à Paris, 16 h 30 à New York. Marc Brincourt continue à parcourir son écran. L’heure de la deadline approche. Cette fois, il faut trouver la couverture, l’image symbole, la plus emblématique de la catastrophe. Lorsqu’il aperçoit le cliché de l’agence Getty, signé Spencer Platt, il n’a aucune hésitation. « On a la couv » dit-il en la montrant à Guillaume Clavière, le chef du service photo. Les deux hommes se connaissent bien. Entre eux, pas besoin de grandes explications. Ils savent parmi cent clichés repérer « la » photo. Ils vont ensuite voir Didier Rapaud qui d’un geste de la tête approuve le choix de Marc. L’image est transmise aussitôt à la maquette. Il est bientôt 23 heures, l’heure où le journal doit être en bon à tirer. Tous les papiers, titres, surtitres, chapôs sont faits. On se prépare à envoyer le tout à l’imprimerie. C’est alors que quelqu’un débarque au secrétariat de rédaction : « On vient d’apprendre le nombre de pompiers disparus, 343. On peut le glisser quelque part ? » Ce sera la dernière information ajoutée au long papier racontant les heures folles que New York vient de vivre. Sur la couverture, deux mots accompagnent l’image de Spencer, deux mots qui résument ce qui vient de se produire et ce qui va se passer dans les dix prochaines années : « La Guerre ».
Au même moment, Spencer retrouve Erika à la maison. Ils tombent dans les bras l’un de l’autre.
– « Pourquoi t’ai-je forcé à partir ce matin ? lui dit-elle en pleurant. Je m’en veux, tu ne peux pas savoir. J’ai eu tellement peur toute la journée. Heureusement que ta mère m’a appelée ».
Spencer n’écoute pas vraiment. Il est encore sous le choc de ce qu’il a vécu. Il raconte sa photo à Erika.
– « Viens, dit-elle. Allons manger un morceau au café du coin ».
Ils s’installent sur des tabourets et commandent deux cheeseburgers. À l’intérieur de ce café sans âme, une petite télévision continue de retransmettre les dernières infos sur Ground Zero. La nuit est tombée sur Manhattan. Comme Spencer et Erika, les clients sont hypnotisés par l’écran suspendu en hauteur dans un coin de la pièce. Les New-Yorkais sont comme des boxeurs sortant du ring après avoir pris un magistral KO. Ils ne comprennent toujours pas ce qui leur arrive. Spencer regarde un à un ces gens d’ordinaire bruyants, vantards et si sûrs d’eux-mêmes, une attitude commune aux New-Yorkais quelle que soit leur classe sociale. Il ne décèle aucune rage, aucun désir apparent de vengeance, juste le silence qui, en cet instant, traduit une incapacité à digérer un événement aux dimensions planétaires qui se déroule chez eux. Par la suite, les habitants de New York réagiront différemment des autres Américains face au désastre qui s’est abattu sur leur ville. Les attentats connaîtront un écho puissant dans le pays, stimulant l’élan patriotique et les tendances les plus conservatrices. Or malgré la blessure de se voir amputée de deux de ses principaux monuments et la perte de 3 000 de ses habitants, New York gardera son caractère universel. Politiquement, elle restera démocrate dans l’âme, tolérante et ouverte. Spencer prend aussi conscience en regardant ces gens vissés devant le téléviseur que l’ère numérique a commencé. Par la masse d’images envoyées ce jour-là, le 11 septembre marque l’avènement d’une nouvelle forme de communication, planétaire et instantanée. Il ouvre la voie à une accélération phénoménale de la vitesse de l’information et à un cycle de news 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. L’événement est vécu en direct à la télévision par deux milliards d’individus, sans aucun filtre. Il s’inscrit dans l’esprit des gens à l’instant même où il se produit, sans aucun recul possible. Le lendemain, le journal Le Monde titrera « Nous sommes tous des Américains ». Ce clin d’œil au célèbre « Ich bin ein Berliner » (je suis un Berlinois) de John Fitzgerald Kennedy n’a plus du tout le même sens. Nous sommes tous des Américains en effet car, mis à part les New-Yorkais, nous avons vécu la tragédie du World Trade Center comme eux, devant notre poste de télévision. Nous nous sentons solidaires d’un événement qui arrive à d’autres, non pas parce que nous l’imaginons, mais parce que nous le voyons en temps réel. Devant cette déferlante du direct, la photographie a un rôle fondamental dans la lecture du monde. Elle devient le marqueur du temps et le symbole de la mémoire. En France, Paris Match vendra 1 400 000 exemplaires de son édition du 11 septembre. C’est le record absolu des ventes des dix dernières années, mieux que le numéro sur la mort de la princesse Diana ou celui sur la disparition de John Kennedy Junior. Comme le chauffeur de taxi musulman de Spencer, les Français veulent comprendre et se voir confirmer par l’image fixe que tout cela a bien eu lieu.
Sans le 11 septembre, Spencer Platt n’aurait jamais vu sa carrière prendre cette tournure. Les reporters de news seraient proches de la disparition, car l’attention du public se serait tournée sur le people et l’entertainment. Le 11 septembre a été bon pour notre profession car il a remis la réalité au centre des préoccupations. De ce matin tragique à New York, Spencer a retenu une chose par-dessus tout. Il n’y a pas besoin d’attendre un coup d’État en Afrique pour ramener des images fortes. La guerre s’est invitée chez nous ce jour-là. Spencer est souvent retourné à Ground Zero dans les jours qui suivirent la tragédie. Il cherchait dans les visages des survivants ou parmi les secouristes une image qui traduirait l’équivalent humain de sa photo de l’avion. En vain. Il a toujours pensé que, même s’il a pris une des photos les plus importantes, il a raté toutes les autres. Un mois après la catastrophe, il est en Afghanistan pour couvrir la chute des talibans. Désormais, il fait partie des photographes qui comptent. Le 11 septembre l’a hissé au premier plan et avec lui une nouvelle génération de photographes et de reporters est née. Au cours des dix années qui suivent, Spencer sera de tous les conflits et de tous les grands événements, Irak, Afghanistan, guerre de la drogue au Mexique, famine au Niger, marée noire dans le golfe du Mexique et même… le Tour de France cycliste, son autre passion avec la photo. Le 11 septembre a aussi modifié sa façon de photographier. Spencer Platt ne va plus chercher à montrer l’exotisme ou un ailleurs inaccessible dans ses photos, mais bien ce qui rapproche les êtres humains.





