Le patron de la CIA à Moscou : personne ne sait rien, et tout le monde parle

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« Le journalisme consiste à observer, à envisager toutes les options et à les analyser – surtout pas à prendre des partis pris définitifs. »

Mercredi, John Ratcliffe s’est rendu à Moscou pour y rencontrer ses homologues russes – première visite annoncée d’un directeur de la CIA depuis celle de William Burns en novembre 2021, trois mois avant l’invasion de l’Ukraine. Pour Régis Le Sommier, une seule certitude : un patron de la CIA ne fait jamais ce voyage pour rien. Pour le reste, il passe en revue les explications qui se succèdent d’un jour à l’autre – et renvoie à leurs obsessions ceux qui, sur les plateaux, ont déjà tranché.

Mercredi, un C-17 Globemaster de l’US Air Force a survolé Moscou. Un gros porteur militaire américain dans le ciel moscovite, cela ne passe pas inaperçu : les vidéos ont aussitôt circulé, et moi-même, en découvrant l’appareil, j’ai réagi sur le moment – qu’est-ce qu’un avion américain vient faire là ? Il y a forcément quelque chose. À son bord se trouvait John Ratcliffe, le directeur de la CIA, dont le convoi a ensuite été filmé dans les rues de la capitale russe.

Retenons d’abord ceci : rien, dans ce voyage, n’était discret – et c’est un choix. On sait par CBS News que Ratcliffe s’est déjà rendu à Moscou de façon confidentielle, l’information n’ayant filtré que bien plus tard. S’il avait voulu recommencer l’opération en silence, il savait comment faire. Cette fois, tout était fait pour se voir. Quant au contenu des discussions, la version russe, par la voix de Dmitri Peskov, se borne à indiquer que le directeur de la CIA a parlé à ses interlocuteurs du FSB, sans rencontrer ni Vladimir Poutine ni son entourage direct. Autant le dire franchement : personne ne sait rien. Mais chaque jour apporte une nouvelle explication.

La version « avertissement » ne tient pas

La première, colportée par Bloomberg, le Wall Street Journal – un journal quand même très conservateur –, ABC et CBS, veut que Ratcliffe soit venu adresser aux Russes un avertissement solennel : ne pas attaquer un pays de l’OTAN, en particulier les pays Baltes. Je n’y crois pas trop, pour une raison simple : Trump et Poutine disposent d’une ligne directe et se parlent régulièrement au téléphone – Trump lui-même raconte volontiers la teneur de leurs conversations. Si le renseignement américain avait détecté des mouvements de troupes trahissant une intention d’attaquer l’OTAN, le président aurait décroché son téléphone. Envoyer pour cela un directeur de la CIA à bord d’un avion que tout le monde voit arriver, puis dans un convoi ultra-sécurisé jusqu’au centre-ville, n’a aucun sens.

Et il se trouve que Trump a démonté cette version lui-même. Interrogé par Barak Ravid, du média Axios, il a répondu qu’il ne craignait pas d’attaque russe contre un pays de l’OTAN, avant de réitérer en conférence de presse. Circulez, il n’y a rien à voir – et coup de froid sur les habituels va-t-en-guerre, nombreux chez nous, qui s’imaginaient déjà l’escalade.

La version « quémandeur » : l’Iran au centre

Trump, lui, a plutôt lié cette visite à la question iranienne. Et c’est là que se greffe la deuxième explication, que j’appellerais la version « quémandeur » : les États-Unis seraient venus demander à la Russie son appui contre l’Iran.

Le contexte plaide en ce sens. Washington a écarté pour le moment l’option militaire contre Téhéran, notamment en raison des pénuries de munitions dont souffre l’armée américaine : la moitié du stock de Tomahawk consommée pendant les quarante jours d’offensive, des missiles à longue portée qui se raréfient, un manque criant de systèmes THAAD et Patriot – les deux vecteurs les plus efficaces contre les missiles balistiques, qu’ils soient russes ou iraniens. Un handicap qui pèse jusque dans l’affrontement planétaire avec la Chine : en cas de conflit autour de Taïwan, les munitions manqueraient. Poutine n’est pas naïf, il le sait parfaitement.

À la place, les États-Unis ont choisi la pression économique maximale : un paquet de sanctions que Trump décrit comme le plus sévère de l’histoire, portée par Scott Bessent, son monsieur Économie. Le pari américain, c’est qu’après les frappes et cette guerre de quarante jours qui reprend par intermittence, la fragilité économique et sociétale de l’Iran – sous sanctions depuis quarante-sept ans, secoué en début d’année par les révoltes des ventres vides parties des bazars de Téhéran et durement réprimées – pourrait précipiter la chute du pouvoir en place, et débloquer au passage le détroit d’Ormuz.

Or asphyxier l’Iran, cela signifie interrompre ses échanges avec ses alliés, c’est-à-dire surtout la Chine et la Russie. La Chine ayant opposé une fin de non-recevoir aux demandes américaines, elle s’expose à des sanctions si l’on suit la logique de Bessent. Restait donc à sonder Moscou. D’autant que le soutien russe à l’Iran n’a rien de théorique : lorsqu’un AWACS américain – un avion de surveillance à quelque 700 millions de dollars l’unité, dont l’US Air Force ne possède qu’une douzaine d’exemplaires – a été détruit sur une base saoudienne par une riposte iranienne, il avait clairement été évoqué que le renseignement russe, et chinois, avait aidé Téhéran à le localiser. Interrogé là-dessus, Trump avait eu cette réponse révélatrice : la Russie et la Chine se sont « bien comportées » – et puis, vous savez, nous aussi nous faisons ce genre de choses. Donnant-donnant : les États-Unis aident l’Ukraine à frapper la Russie, la Russie aide l’Iran à frapper les États-Unis. C’est de bonne guerre.

On a même évoqué la possibilité d’un troc : vous faites pression sur Téhéran pour rouvrir Ormuz, nous faisons pression sur Zelensky pour qu’il revienne à un processus de paix et cède le Donbass. Spéculation, encore une fois. Mais des trois versions, c’est la seule que les propos de Trump lui-même viennent conforter.

La version New York Times : « vous allez perdre »

Troisième explication, servie par le New York Times : Ratcliffe serait venu prévenir les Russes que leur situation se dégrade sur le terrain et qu’il serait sage de négocier maintenant. Qu’en est-il réellement ?

La Russie est incontestablement dans une position moins avantageuse qu’il y a un an. La crise économique est là : pénuries de carburant provoquées par les frappes ukrainiennes dans la profondeur, surchauffe, taux directeurs très élevés qui découragent tout investisseur, inflation. Sur le terrain, elle poursuit son grignotage, péniblement et au prix de pertes élevées. Elle contrôle la totalité de l’oblast de Lougansk, mais il lui manque toujours 20 % de celui de Donetsk, à l’ouest – précisément là où se trouvent les deux grandes places fortes ukrainiennes de l’Est, Sloviansk et Kramatorsk, dont les Russes se sont rapprochés à une dizaine de kilomètres depuis Droujkivka. Le dernier combat pour le Donbass est en train de commencer ; la logique militaire voudrait que Moscou s’empare de Lyman, au nord, pour prendre les deux villes en étau. Mais pour l’heure, les Ukrainiens y résistent très bien, et ont même repris du terrain. Ajoutons des troupes russes massées face à l’oblast de Soumy, près de Kharkov, sans qu’on sache si une offensive suivra.

Bref : la situation russe n’est pas bonne, mais elle n’est pas critique – et celle de l’Ukraine n’est pas réjouissante non plus. Peut-être la CIA dispose-t-elle d’informations que nous n’avons pas ; rappelons à son bénéfice qu’elle fut la seule, avant le 24 février 2022, à annoncer l’invasion de l’Ukraine, à laquelle personne ne croyait, Zelensky compris. Mais déplacer son directeur à Moscou pour dire aux Russes « vous allez perdre » ? J’en doute. Franchement, j’en doute.

Un directeur de la CIA ne va jamais à Moscou pour rien

Ce que l’histoire enseigne, en revanche, c’est qu’un tel voyage n’est jamais gratuit. En 1992, Robert Gates – futur secrétaire à la Défense de George W. Bush puis de Barack Obama – allait voir ses homologues moscovites au lendemain de la chute de l’URSS : continue-t-on la guerre, ou qu’invente-t-on à la place ? En 2016, John Brennan s’y rendait sur fond d’annexion de la Crimée et d’ingérence russe dans la guerre en Syrie. En novembre 2021, William Burns venait avertir les Russes de ne pas attaquer l’Ukraine ; trois mois plus tard, ils l’attaquaient. À chaque fois, une vraie raison. Celle-ci restera peut-être secrète – je pense que le fond de ce qui s’est dit entre Russes et Américains restera secret –, mais quelque chose d’important s’est dit.

Le calendrier américain fournit d’ailleurs un arrière-plan qui n’a rien d’anecdotique. Les midterms arrivent en novembre, et Trump y joue gros. L’homme qui promettait de régler la guerre en Ukraine en vingt-quatre heures en est toujours là après deux ans de mandat ; le président de la paix se retrouve avec non pas une, mais deux guerres sur les bras, pour avoir suivi son ami Benyamin Netanyahou dans l’aventure iranienne – et il s’en mord les doigts. Les conséquences se lisent jusqu’à la pompe : en Californie, où j’ai passé une dizaine de jours, le gallon d’essence est monté à 6 dollars, contre 4 en temps normal. S’il perd la Chambre ou le Sénat, Trump devient un lame duck, un canard boiteux incapable de faire voter quoi que ce soit, avec en prime la menace de commissions d’enquête et d’une procédure d’impeachment. D’où, peut-être, cette tentative de solder les dossiers avant l’échéance. Sans oublier l’idée que le président américain caresse encore secrètement depuis la rencontre d’Anchorage : sceller une nouvelle alliance avec la Russie et travailler aux intérêts communs des deux pays.

Séances de thérapie

Pendant ce temps, chez nous, C dans l’air titrait : « Alerte de la CIA : Poutine veut attaquer l’OTAN ». Ces émissions relèvent de la séance de thérapie collective : chaque soir, les mêmes convives – Domenach, Goya, l’inénarrable Tenzer, Isabelle Lasserre – y vont de leur obsession russe et annoncent la troisième guerre mondiale pour demain, sur un ton martial que ne tempère aucune expérience du feu : aucun d’eux n’a jamais entendu une balle siffler, à l’exception peut-être de Michel Goya. Le tout sans tenir le moindre compte de l’évolution de l’actualité – ni du démenti de Trump à Axios, ni de sa conférence de presse, sortis le jour même.

Il y a d’ailleurs, chez ces gens-là, une contradiction intrinsèque qu’on ne relève jamais assez : tantôt la Russie est faible, parce que l’Ukraine résiste ; tantôt elle serait assez forte pour envahir et occuper des pays qui lui sont hostiles, à la manière de l’après-guerre. Or voilà quatre ans qu’elle ne parvient pas à ses fins face à l’armée ukrainienne, qu’elle occupe 15 à 20 % du territoire en le payant très cher, et elle n’a plus le réservoir démographique qui lui permettait, pendant la Seconde Guerre mondiale, d’envoyer des millions d’hommes abattre l’Allemagne nazie. Ce sont parfois les mêmes personnes qui soutiennent les deux thèses.

Alors restons modestes. Le journalisme consiste à observer, à rappeler toutes les options possibles, à les envisager et à les analyser – surtout pas à prendre des partis pris définitifs, ni à titrer sur une hypothèse invraisemblable comme s’il s’agissait d’un fait. Cela, c’est de la tromperie, et pour moi cela relève de la propagande. Ce qui s’est dit à Moscou, nous le saurons peut-être un jour, ou pas. Une chose, en attendant, est certaine : le dialogue russo-américain continue – et c’est désormais la CIA qui le mène, l’équipe diplomatique habituelle, Steve Witkoff et Jared Kushner côté américain, Kirill Dmitriev côté russe, ayant été mise sur la touche. Peut-être, tout simplement, parce que la diplomatie traditionnelle n’a pas marché.

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