« On parle tout le temps des ingérences russes ; en l’occurrence, il y a eu bien plus d’ingérence européenne dans ce scrutin que d’ingérence de quiconque. »
Dimanche, les Islandais ont refusé, à près de 53 %, la reprise des négociations d’adhésion à l’Union européenne. Un échec pour Bruxelles, qui n’avait pas ménagé ses efforts – jusqu’à indisposer Reykjavik. Pour Régis Le Sommier, ce vote d’un petit peuple prospère dit quelque chose de l’attractivité déclinante de l’Union, et de son rapport de plus en plus distant avec le verdict des urnes.
Incontestablement, c’est un échec de l’Union européenne : l’échec à convaincre une population, certes modeste – 400 000 habitants sur une île assez éloignée des côtes du continent –, mais qui ne manque ni d’information ni de moyens. Indépendante du Danemark depuis 1944, l’Islande vit de la pêche, et en particulier de la morue, qui pèse quelque 40 % de ses exportations. Ce n’est pas un pays pauvre : le salaire moyen y tourne autour de 5 000 euros par mois. Et ce n’est pas un pays isolé : membre de l’espace économique européen, il entretient depuis longtemps des relations privilégiées avec l’Union.
Tout au long de la campagne, le já et le nei sont restés au coude-à-coude. C’est finalement le nei qui l’a emporté dimanche, à un peu plus de 52 %. Attention toutefois à ce qu’on lui fait dire : ce n’est pas un non à l’Union européenne, c’est un non à la reprise des négociations en vue d’y entrer. Ce n’est pas tout à fait la même chose, et ce n’est pas le Brexit : les Islandais ne revoteront pas avant 2028, mais ils pourront revoter.
Quand Bruxelles fait campagne
Il faut dire que de gros moyens avaient été déployés, en particulier par l’Union européenne elle-même. On sait qu’elle est capable de mettre le paquet dès qu’une élection se joue quelque part : on l’a vu en Roumanie, avec cette spectaculaire annulation du scrutin qui avait porté en tête Călin Georgescu, un candidat que le système n’attendait pas, hostile à l’Union européenne et à l’OTAN. Comme par hasard, on a invoqué des ingérences, l’élection a été purement et simplement annulée, et l’intéressé interdit de se représenter. Quand l’Union décide que les choses doivent aller dans son sens, elle s’en donne les moyens.
En Islande, elle a tenté d’influencer le vote pendant toute la campagne. Valérie Hayer, députée européenne et présidente du groupe Renew depuis 2024 – autrement dit la tête de liste d’Emmanuel Macron aux européennes –, s’est déplacée deux fois sur l’île : en janvier 2025, puis en juin 2026, à quelques semaines du référendum. Cela a suffisamment indisposé les Islandais pour que leur Première ministre demande, en termes généraux, aux « puissances étrangères » de cesser de chercher à peser sur le scrutin. Est-ce pour cela que l’électeur islandais a voté non ? Certainement pas, mais cela a pu jouer à la marge. Et cela confirme une tendance : en Islande comme ailleurs, l’Union européenne s’emploie à faire adhérer les pays plutôt qu’à les laisser décider.
Ce que les Islandais ne veulent pas partager
Ce qui a motivé les Islandais, à mon sens, c’est d’abord le spectacle qu’offre aujourd’hui l’Europe : une Europe boiteuse, qui mécontente ses agriculteurs et, à vrai dire, un peu tout le monde. Les Islandais ont construit avec l’Union et avec leurs partenaires occidentaux des relations qui leur conviennent, et qu’ils n’ont pas envie de bouleverser. Ils détiennent le monopole sur leur pêche nationale ; ils ne souhaitent pas le déléguer à Bruxelles.
Il y a un second enseignement, qu’on a peu souligné mais qui me paraît important. Nous sommes dans un contexte où Donald Trump menace régulièrement le Groenland, où l’impérialisme américain n’est plus qu’à peine voilé, et où la maîtrise des routes du Nord devient un enjeu géopolitique majeur – il le sera plus encore dans les années qui viennent. Une visée qui pourrait, visiblement, concerner aussi l’Islande. L’île aurait pu se dire : je me mets à l’abri des appétits de Washington en entrant dans l’Union. Elle ne l’a pas fait. Cela signifie que les Islandais ne font pas vraiment confiance à l’ensemble européen pour les protéger.
Enfin, l’Islande n’est pas seule. La Norvège, où d’autres consultations se profilent, montre la même réticence. Les pays riches rechignent à entrer dans l’Union parce qu’ils devront partager le gâteau, parce qu’ils entendent parler de répartition des migrants qui arrivent sur le continent et qu’ils n’en ont pas forcément envie. Le constat s’impose : l’Europe est beaucoup plus attractive pour les pays pauvres que pour les pays riches.
Une technostructure en panne de débouchés
L’Union européenne est un marché, et c’est une technostructure. Elle fonctionne depuis plusieurs décennies, mais beaucoup de ses débouchés sont en panne, et elle pèse sur les populations. On le voit très bien en France ; on le voit en Allemagne, avec le fort courant qui porte l’AfD, plus radicalement hostile à l’Union que ne l’est le Rassemblement national – Marine Le Pen a félicité les Islandais pour leur vote, mais elle ne prône pas la sortie de l’Union, quand l’AfD, elle, la prône. Nous vivons un moment où, dans beaucoup de pays, une partie du paysage politique remet en cause la pertinence de la construction européenne. Les Islandais, ultra-connectés et parfaitement au fait de tout cela, ont simplement décliné, poliment, à 53 %.
Revoter jusqu’à bien voter ?
Reste à savoir comment l’Union traitera ce refus. On se souvient du non des Français à la Constitution européenne en 2005 : deux ans plus tard, le traité de Lisbonne passait en force, au mépris de la démocratie. Cela a eu des conséquences durables sur la crédibilité du vote en France – le sentiment que la décision des Français n’avait pas été respectée par les gouvernements suivants, et qu’on avait annulé leur voix par traité. Cela introduit chez l’électeur un doute corrosif : ma voix compte-t-elle réellement, ou finit-on toujours, quel que soit le résultat, par imposer ce qu’on veut ? L’Europe s’est imposée ainsi.
Le fera-t-elle pour l’Islande ? Lui demandera-t-elle de revoter, avec ce sous-entendu : cette fois, votez bien ? Tout cela dessine une trajectoire européenne qui s’écarte largement des principes démocratiques. On parle tout le temps des ingérences russes ; en l’occurrence, il y a eu bien plus d’ingérence européenne dans ce scrutin que d’ingérence de quiconque. C’est une tendance notoire, et très inquiétante, qui s’est développée sous le règne de madame von der Leyen et de ses alliés – Valérie Hayer en tête. Ces gens-là sont là pour imposer l’Europe, bien plus que pour laisser les peuples décider eux-mêmes de leur adhésion.





