Il aura suffi de deux missiles pour déplacer la guerre. Hier soir, deux pétroliers battant pavillon saoudien ont été touchés non pas dans le détroit d’Ormuz, théâtre attendu de l’affrontement entre Washington et Téhéran, mais en pleine mer Rouge. Le détail géographique n’en est pas un : il dit que ce conflit ne s’intensifie pas, il s’étend. Et c’est peut-être plus inquiétant.
Depuis des semaines, la confrontation suivait une partition presque réglée. Dans le détroit d’Ormuz, deux routes : celle du nord, dans les eaux iraniennes, où Téhéran prétend taxer le passage ; celle du sud, dans les eaux omanaises, que Washington voudrait imposer. À chaque pétrolier frappé, une riposte américaine sur un pont ou une infrastructure civile iranienne. Un échange de feux codifié, presque routinier – une guerre de basse intensité qui semblait pouvoir durer.
La mer Rouge brise cette routine. Les pétroliers visés cette nuit chargeaient à Yanbou le brut acheminé par le pipeline Est-Ouest, précisément la route de contournement qui permettait à Riyad d’approvisionner l’Asie sans passer par Ormuz. En frappant là, par l’intermédiaire de ses alliés houthis, l’Iran signifie qu’il n’existe pas d’itinéraire de repli. Après Ormuz, c’est Bab el-Mandeb – 12 % du commerce maritime mondial – qui entre dans la zone grise. Deux verrous sur les artères du monde, tenus par un seul pays et ses proxys : la crise énergétique menace de devenir une crise du commerce tout court, jusqu’aux étals européens.
C’est toute la logique de la guerre asymétrique version iranienne : puisqu’on ne peut abattre les bombardiers, on détruit leurs pistes – sept bases américaines sur douze sont déjà inutilisables dans la région. Puisqu’on ne peut vaincre l’économie américaine, on affole les marchés. L’ennemi est traité comme un système, et l’on s’attaque à tout ce qui le fait tenir : le militaire, certes, mais aussi le financier, le commercial, le psychologique. Sur ce terrain-là, force est de constater que Téhéran ne se débrouille pas si mal.
Face à cela, que fait Washington ? Des frappes, dix jours durant. Et un geste diplomatique qui laisse songeur : l’autorisation donnée à l’Arabie saoudite de développer un programme nucléaire civil, Westinghouse à la manœuvre, avec – le Wall Street Journal l’a relevé – une clause ouvrant la voie à un complexe d’enrichissement d’uranium sur le sol saoudien. On comprend l’intention : rassurer un allié qui s’est senti abandonné quand la défense d’Israël fut priorisée, et dont l’Iran a démontré qu’il pouvait frapper les infrastructures à sa guise. Mais le signal envoyé est désastreux. Au moment même où l’on somme Téhéran de renoncer à ses 440 kg d’uranium enrichi, on offre à son rival régional la première marche de l’escalier atomique. Le traité de non-prolifération, signé par 191 États, encaisse là une entorse de plus – alors que les puissances dotées ont cessé de réduire leurs stocks et que l’Inde, le Pakistan, Israël et la Corée du Nord prospèrent déjà hors de tout cadre. Chaque exception crée un précédent ; chaque précédent, une vocation.
Reste la diplomatie. Elle n’est pas morte : Abbas Araghchi à Islamabad, des canaux ouverts à Doha, des messages qui circulent. Donald Trump assure que les Iraniens le supplient de conclure – il le disait déjà il y a un mois, et il y a deux. La vérité est plus modeste : les deux camps savent qu’un accord servirait leurs intérêts, mais aucun ne sait encore comment en sortir la tête haute. En attendant, la guerre se paie très concrètement, à la pompe, où le diesel s’est installé au-dessus de 2,10 € en pleine période de vacances.
Voilà la leçon de cette nuit en mer Rouge : dans une guerre asymétrique, l’escalade ne se mesure pas au tonnage des bombes, mais à la surface du monde qu’elle contamine. Deux pétroliers touchés loin d’Ormuz, et c’est déjà notre quotidien qui est en première ligne.





