Géopolitique

Régis Le Sommier reçoit le général Vincent Desportes

 [Régis Le Sommier] : En tant qu'officier de cavalerie qui a reçu le baptême du feu, qu'est-ce qui vous a le plus surpris ? Est-ce l'incapacité des Russes à aller plus loin ? Est-ce la résistance des Ukrainiens ? 

[Général Vincent Desportes] : Ce qui a surpris tout le monde, c'est la faiblesse et le non-professionnalisme de l'armée russe. Chacun disait, moi également, que l'affaire serait réglée extrêmement rapidement. Nous avons été intoxiqués par l'image qu'avait donnée l'armée russe précédemment et nous nous sommes aperçus que le colosse avait véritablement des pieds d'argile. Il y avait à la fois de mauvais fonctionnements dans l'armée russe, et puis le fait que l'armée russe ne s'est pas rendue compte qu'elle partait en guerre. Au fond, la Russie ne s'était pas préparée à la guerre, et lorsque Vladimir Poutine parle d'une opération spéciale, il est persuadé que l'affaire sera pliée en trois jours, ce qui aurait pu arriver ! Ç'a tenu à un fil : si les Russes s'étaient emparés le 24 au matin de l'aéroport Antonov, l'affaire aurait été réglée. Cet échec russe dans la prise de Kiev est probablement autant dû à l'épreuve du dysfonctionnement dans l'armée qu'à une erreur d'interprétation de la Russie sur ce qu'elle allait rencontrer durant cette guerre. La Russie avait prévu une opération de trois jours, et donc des vivres et des munitions pour trois jours. Or, elle s'est engagée dans une guerre qui a duré plus de neuf mois, et qui devrait durer encore plus longtemps. Surprise pour tout le monde. Mais ce qui a moins surpris, c'est le fait que les Ukrainiens se constituent en nation capable de se battre : c'est la réaction normale d'un peuple qui doit se défendre. En mai 40, la percée allemande en Belgique avait été sidérante, ce qui explique l'effondrement de la France. 

(...) 

[Régis Le Sommier] : On a l’impression d’avoir à faire à un Poutine qui ne peut pas perdre, ni d’un point de vue militaire, ni d’un point de vue domestique. […] Mais il peut y avoir une autre étape dans la guerre : on l’a vu avec l’affaire des missiles tirés sur la Pologne, on s’est dit que les frontières de l’OTAN étaient attaquées. Or, il s’est avéré que c’étaient des tirs venant de l’Ukraine et l’affaire s’est dégonflée. Mais tout à coup, on a vu que ce conflit pouvait potentiellement dégénérer.  Si ce conflit était amené à passer à un autre stade, selon vous l’armée française et le pays en général seraient-ils prêts à faire face à un conflit majeur avec la Russie ?
 
[Général Vincent Desportes] :  Dans votre question, il y en a plusieurs, si vous le permettez. Vous dites d’abord que la Russie ne peut pas perdre. Je pense que c’est vrai, Poutine ne pourra pas accepter de perdre, et le conflit risque de dégénérer. Nous ne pouvons pas laisser le président Poutine gagner, car ce serait un signe de déstabilisation pour le monde, qui serait extrêmement dangereux. C’est pour ça que j’ai appelé dès le départ à une réflexion sur l’après-guerre. Il y a quelques certitudes. Nous ne pouvons pas, nous occidentaux, laisser l’Ukraine perdre. Nous ne pouvons pas non plus laisser la Russie gagner.
 
Maintenant la question est : jusqu’où doit-on laisser l’Ukraine gagner ? Jusqu’où doit-on laisser la Russie perdre ? De la réponse à ces deux questions surgira le monde de demain. Il faut être à la fois ferme et raisonnable parce qu’une guerre peut dégénérer de plusieurs manières ! Avons-nous vraiment intérêt à créer une Russie complètement décomposée, en proie aux gangs et au chaos ? On doit se poser la question ! Je n’en ai pas la réponse. Jusqu’où l’Ukraine doit-elle gagner ? Nous, Européens, avons quelque chose à dire, c’est notre monde qui est en train de se jouer. C’est une guerre entre l’Ukraine et la Russie, mais aussi une guerre entre européens en Europe. Nous sommes infiniment plus impactés que les Américains. L’Ukraine doit-elle reprendre les territoires jusqu’aux frontières de 2014 ? Et reprendre l’intégralité du Donbass ? Est-ce que c’est seulement possible ? Les Ukrainiens russes des républiques irrédentistes du Donbass peuvent-ils devenir Ukrainien ? Doit-on laisser l’Ukraine prendre la Crimée ou non ? Ce ne sont pas des questions techniques ! C’est une question politique et stratégique.
 
Pour répondre à la deuxième partie de votre question, si nous allons trop loin, qu’est-ce qui peut se passer ? Le postulat, c’est que Poutine ne perdra pas. Soit il sera éliminé à l’intérieur du Kremlin, comme ça s’est passé pour Alexandre II. Il y a une grande tradition russe de cet ordre-là.  […] Qu’est-ce qu’il y a derrière ? On ne sait pas. Si Poutine n’est pas éliminé, alors il va utiliser tout ce qu’il peut pour ne pas perdre. Le chien fou enragé au fond de l’impasse, s’il sent que vous voulez le tuer, il vous saute à la gorge. [...] La troisième question, sommes-nous prêts à faire la guerre. Nous ne ferons jamais la guerre ! Pour plusieurs raisons. La première, c’est que la Russie n’a absolument pas la capacité d’aller franchir les frontières de l’OTAN. Elle l’avait le 25 février dernier si elle avait pris Kiev, et là c’était encore possible. Mais aujourd’hui, ayant perdu par exemple la moitié de ses chars, elle est incapable de le faire, et ne le fera donc pas. L’autre solution, totalement suicidaire, serait de tirer des armes nucléaires sur les pays de l’OTAN. […] Ce qui est vraisemblable, c’est que les Russes, acculés à la défaite, s’obligent à vitrifier la situation par un tir nucléaire tactique en Ukraine. Que se passerait-il ? Rien. Vraisemblablement rien. Nous-même nous enclencherions l'escalade nucléaire et donc admettrions la destruction de Paris, Londres, Berlin… Pour les Américains, c’est admettre la destruction de plusieurs villes aussi. […] Les Américains ne se sacrifieront pas pour Kherson. Ils conduisent cette guerre parce que c’est une guerre qui ne leur coûte quasiment rien, et qui leur rapporte beaucoup ! Ils sont les grands gagnants de cette guerre pour plusieurs raisons… Un des résultats est l’affaiblissement pour de très longues années de l’armée russe, notamment la capacité à se réengager intégralement dans la guerre qu’ils [les Américains] préparent contre la Chine. Quant à la France, a-t-elle envie de voir Paris détruite pour protéger Kharkiv ? La réponse est non ! Donc il ne se passera rien. […] À court terme, il ne se passera rien. […] On reconstruira l’armée française mais pas pour ce conflit. Pour un autre conflit qui ne manquera pas de venir.

(...)

[Régis Le Sommier] : Depuis 40 ans, le budget de la Défense diminue. En 2017, Emmanuel avait subi la démission spectaculaire du général Philippe de Villiers. Comme le nucléaire dans la crise énergétique, la guerre en Ukraine est le révélateur du fait que nous payons les choix politiques de plusieurs décennies. 

[Général Vincent Desportes] : Les choix politiques sont des choix de nation. Les politiques font au mieux avec la nation qu'ils dirigent. Et si les politiques ont baissé drastiquement les budgets militaires, c'est d'une part parce qu'ils ne croyaient pas au retour de la guerre, et d'autre part parce que les citoyens n'y croyaient pas. On ne peut pas imposer aux citoyens une armée qui coûte cher si les citoyens n'en comprennent pas la raison. Aujourd'hui, il redevient possible d'accroître de façon importante -bien qu'insuffisante- nos budgets militaires, parce que les citoyens ont compris que le retour à la guerre était possible. Les choix politiques de ces dernières décennies sont donc basés sur l'illusion de la disparition de la guerre, qui a des répercussions sur les citoyens et donc sur les choix politiques. Mais il est clair que l'armée française a vu son budget militaire baisser de façon drastique entre 1990 et 2015, avec deux encoches considérables. La première était sous la présidence Sarkozy, qui a diminué l'armée de 25% de ses capacités, et François Hollande qui en a fait de même ! Ces choix reflètent bien l'illusion de l'Europe. Cette dernière est née de la fatigue de la guerre : nous nous sommes toujours battus contre nos voisins, particulièrement lors des deux épisodes tragiques des Guerres Mondiales. Notre fatalité était de vivre en guerre et nous étions trop heureux d'en voir la fin. Comme le disait le philosophe anglais Francis Bacon : « on croit ce qu'on veut croire ». C'est exactement pour ça que nous avons cru à la disparition de la guerre, alors même que celle-ci est partout dans le monde ! C'est d'ailleurs l'objet de mon dernier livre : La dernière bataille de France. J'explique que la guerre est partout autour de l'Europe, et qu'elle ne manquera pas de revenir un jour, ce qu'elle a fait !


La rédaction d'OMERTA

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Commentaires

Philippe Châtenet

Il y a 1 ans

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Bonjour. Excellente interview du Gal Desportes. Le bon sens et la finesse de l'analyse sont au rendez-vous. A voir et à revoir sans modération. Cdlt. Philippe.

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