La « réalité comique » qu’elle appelle de ses vœux dans ses précédentes vidéos s’est aujourd’hui heurtée à un mur nommé « évidence » : l’évidence de la condition des femmes dans certaines banlieues de France. Dans une série de micro-trottoirs, elle s’est employée à interroger badauds, proxénètes et victimes dans un triste concert d’anecdotes vécues ou entendues.
« Elles sont pas hlel »
Entendez par là « licite », conforme aux enseignements d’un certain code de conduite lié à un dogme religieux. C’est l’une des remarques assez récurrentes au fil du visionnage. Les hommes interrogés y font preuve d’une contradiction stupéfiante. Lorsque Marie Benoliel et son homologue les interrogent sur leur propre pratique sexuelle, ceux-ci vont presque jusqu’à vanter leurs mérites, comme si ce genre de prouesse ne pouvait incomber qu’à des performeurs masculins. En revanche, si des filles font preuve d’autant de légèreté dans leurs mœurs, cela devient intolérable. L’un deux s’emporte : « tu vas présenter quoi à ta mère ? Tu ne vas pas présenter une merde quand même ? (…) On les appelle boîtes à Sida ». Argument imparable, qui suscite le rejet et l’opprobre auprès de camarades de classes, d’amis, du cercle familial. Ces injonctions emprisonnent de nombreuses jeunes femmes dans la détestation de soi, de son corps. « Mais pourquoi ce serait sale de baiser ? », rétorque l’infiltrée. « La facilité de l’avoir baisée, ça c’est sale », obtient-elle comme réponse.
« La pureté et la pudeur » sont deux thématiques fréquemment abordées lors des interviews. Faisant souvent allusion à l’intégrité de leurs sœurs ou des filles du quartier, de véritables logiques claniques animent ces jeunes hommes et organisent les relations sociales. « S’il veut me donner sa sœur, c’est que je suis un mec respectable (…) s’il veut pas c’est mort j’y touche pas », arguera l’un des jeunes hommes interviewés par Marie Benoliel en faisant allusion à son compère. Un système d’échange fondé sur la respectabilité de l’homme et la pureté de la femme, qui renvoie à un imaginaire peu reluisant. Pour celles qui font de la résistance, la sanction peut vite tomber : « elle, ils l’ont envoyée au bled on ne l’a plus jamais revue ». Néanmoins, ce carcan que certains définiraient comme patriarcal présente des avantages : « Quand on a un grand frère, personne te calcule au quartier ». Réputé pour la dangerosité de son climat, particulièrement pour les femmes, le département de Seine-Saint-Denis a été l’un des terrains d’études de la vidéaste. Unanimement, toutes les femmes interrogées lui confient leur crainte de se promener le soir, de croiser des hommes seuls, d’avoir à répondre à des avances lourdes.
La prostitution, filière d’avenir
Lors du tournage, les interlocutrices semblent inquiétées par l’environnement, la discussion semblant poser un problème à certains badauds. La thématique de la prostitution est inévitablement abordée. Quand certaines « vendent leur virginité », d’autres sont contraintes par la pression de groupes qui font des dédales de cave des cités HLM des chambres de passe. Interrogé à la terrasse d’un café, un proxénète arguera, face à une Marie désemparée, qu’il « est là pour se faire de l’argent », qu’il n’« accorde pas plus d’importance à un pochon de beuh qu’à une meuf ». Chargé de certifier la « marchandise » qu’il vend, il entreprend régulièrement de les « tester pour voir si elles sont opérationnelles ». Viol sous la contrainte me direz-vous ? Il incombera au juge d’instruction, d’instruire. Réunis autour d’un joint et d’une cannette de Tropico, Marie S’infiltre découvrira une filière en pleine expansion dans la France de 2021, régie par la loi du Talion.
C’est un business-plan développé par les nouveaux proxénètes, auparavant trafiquants, qui ont vu dans la prostitution de gamines, plus ou moins jeunes, une manne financière prometteuse. Dès 12 ans, de jeunes filles s’adonnent à ces pratiques soumises à l’omerta à l’échelle d’un collège, d’un lycée, ou d’un quartier.
Une préoccupation gouvernementale
Les associations de protection mobilisées par le gouvernement estiment qu’entre 7 000 et 10 000 mineures ont recours à la prostitution. Ce rapport a condensé de nombreux facteurs expliquant le passage à l’acte de jeunes femmes mineures vers la prostitution. La désagrégation des liens familiaux qui mène à la fugue et l’isolement, l’appât du gain motivé par instinct matérialiste, la désacralisation du corps lié à des traumatismes sexuels vécus dans l’enfance… Cette fourchette, précise le rapport « demeure bien en deçà de la réalité et reste approximative ». Au terme de ces travaux, les services d’aides à l’enfance, les instances judiciaires et l’administration d’État ont jugé que la prostitution des mineures françaises « est préoccupante, et semble connaître un essor important ». Le parquet d’Évry « attestait dans un état des lieux du proxénétisme des mineurs » circonscrit à l’Essonne qu’une « recrudescence de ce phénomène dans les cités » était à l’œuvre, impliquant généralement « des prostituées mineures et des proxénètes majeurs ».
Une autre dynamique contribue à l’aggravation de ce phénomène de société : l’afflux de mineurs non accompagnés (MNA), en situation irrégulière et donc difficilement quantifiable et traçable. Néanmoins, le rapport stipule que « certains départements sont débordés par le phénomène de la prostitution des mineurs », particulièrement à Paris, dans les Hauts-de-France et les départements de la Grande et Petite couronne francilienne. Cette donnée n’est pas sans rappeler l’affaire Jacques Bouthier, du nom de ce magnat des assurances, ex-PDG d’Assu 2000 et incarcéré depuis mai dernier pour des faits de viols sur mineur, harcèlement sexuel, détention d’images pornographiques et séquestration. Bouthier avait profité d’un réseau d’immigration de jeunes tangéroises pour assigner à résidence l’une d’entre elle, âgée de 16 ans au moment des faits.
Cela amène la question du profil des clients, passé au crible dans l’enquête de notre intéressée. Toutes les tranches d’âges, tous les horizons culturels et sociologiques semblent être représentés au fil des faux-entretiens téléphoniques menées par Marie Benoliel. L’affirmation de sa fausse minorité ne semble pas davantage effrayer les faux clients – mais vrais déviants – qui paraissent usés à l’exercice. Les sites d’escortings rassemblent des centaines de petites annonces : les Messieurs tout-le-monde qui proposent un logis en échange de faveurs sexuelles, des femmes qui louent leur corps sous rémunération avec des fiches de postes explicites (mensurations, âge, prestations et limites…). Ce supermarché du sexe illégal est accessible en quelques clics.
Une tribune a néanmoins été accordée à la reporter dans le studio de nos confrères de Marianne. On ne trouve son témoignage sur aucun autre média. La protection des mineurs, l’attention portée à nos enfants, sont néanmoins des indicateurs de bonne santé civilisationnelle. Lorsqu’ils sont livrés à la sauvagerie de leur environnement, il incombe au théâtre médiatique de traiter, dans toutes ses dimensions, ce sujet d’intérêt général.





