Les non-dits du harcèlement scolaire

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« Les violences scolaires désignent les actes d’agression physique ou morale (tels que les coups et blessures, les menaces avec ou sans armes, les insultes) ». Celles-ci ont la particularité de survenir dans tous les établissements scolaires, sans distinction géographique ou sociale.  Dans un rapport diligenté par la sénatrice Colette Mélot (Agir) en septembre 2021, une kyrielle de statistiques a attesté d’une situation délétère dans nos sanctuaires éducatifs. Entre 6% et 10% des élèves sondés par les services du ministère de l’Éducation nationale déclarent avoir été victime de harcèlement. Une année plus tard, un sondage de l’institut CSA a révélé que 20% des 10-15 ans ont déjà été harcelé par leurs pairs. 
 

« J’ai vu des gamins de 14 ans sombrer dans l’alcool et la drogue » 

Miguel De Jésus préside l’association de soutien aux victimes de harcèlement APCHIS. Cette violence, il eut à l’expérimenter, elle s’est inscrite dans sa chair et son esprit. Davantage endurcit qu’abattu par ces brimades quotidiennes, il a fait du harcèlement scolaire son cheval de bataille. Contacté pour OMERTA, il nous a relaté ses marges de manœuvres, ses diagnostics et ses modalités d’actions : « J’ai mis au goût du jour la méthode du Big Brother à l’américaine. Je me rends directement chez les familles, on échange sur les problématiques que rencontre leur enfant, on crée du lien et de la confiance. »

Fondée en mars dernier, cette association a du faire face au Léviathan administratif de l’Éducation nationale, qui n’aurait pas considéré sa méthode comme acceptable : « J’ai rencontré beaucoup d’hostilité de la part des régions et des rectorats. J’ai le sentiment que ce phénomène ne fait pas partie de leur cahier des charges, ils ont d’autres priorités dans les créneaux accordés aux associations, (…) l’institution reste bien trop souvent sourde aux appels des victimes. Soit parce que le directeur veut conserver une bonne réputation, soit parce que les personnels ne sont pas formés. » 

Empêché, il a donc fait appel aux « influenceurs », qui enregistrent quotidiennement des millions d’audiences. Leur crédibilité, leur popularité auprès des jeunes publics auraient été une plateforme idéale pour sensibiliser le public : « Lorsque j’ai contacté des influenceurs, ils ont refusé de m’accorder ne serait-ce que 30 secondes de tribune, alors que parallèlement ils vendent des produits frauduleux, inutiles et qui abrutissent les jeunes. » Le marché l’a emporté, au détriment de trajectoires de vies brisées. 

Il considère de surcroit que l’évolution de la société a précipité de nombreux enfants dans le gouffre du mutisme : « Il y a aussi une part de responsabilité du système sociétal et économique dans lequel nous vivons. Généralement, dans les ménages, la mère et le père sont contraints de travailler. Ils portent donc moins le regard, et c’est regrettable, sur les pratiques numériques de leur enfant, leur exposition au risque, leurs troubles et leurs craintes. » Cette désertion des foyers, la déstructuration de la famille ajoute à la vulnérabilité des enfants. Et les conséquences sont plus que concrètes : « J’ai vu des gamins de 14 ans sombrer dans l’alcool, la drogue et dans une moindre mesure, l’isolement par le virtuel. »
 

Des occurrences révélatrices 

Ces derniers temps, des faits sensationnels ont supporté la thèse d’une dégradation du climat scolaire, démontrant que le harcèlement, même s’il démarre par des moqueries, peut entraîner de lourdes conséquences. Une omerta règne sur ce sujet, tant les élèves craignent les représailles, mais aussi car les établissements souhaitent préserver leur réputation. 

Confinés dans le secret des gazettes locales, de véritables drames ont émaillé l’actualité sans susciter l’indignation nationale. Homophobie, racisme ou simple haine de meute motivée par l’arbitraire : les motifs foisonnent pour justifier ces actes de violences. Petit florilège de cas récents et emblématiques. 

Anissa est une jeune collégienne originaire de Montpellier. Ballotée d’établissements en établissements, elle n’a pu échapper à la sauvagerie de ses semblables.  Ces derniers n’hésitaient pas à se partager son emploi du temps, s’assurant de ses heures de sortie et donc des opportunités de rackets et de tabassage par un jeune garçon bien connu des services de police. Pendant des semaines, elle s’est réfugiée dans le silence, jusqu’à ce qu’elle atteigne son seuil ultime de tolérance. Son père, Ibrahim, a fustigé l’incapacité de la justice à taper du poing sur la table. Interrogé par le quotidien Midi Libre il souligne le dysfonctionnement de l’institution scolaire qui vulnérabilise des victimes déjà traumatisées : « Au début je me demandais pourquoi elle me réclamait si souvent de l’argent. Même quand elle est passée au lycée, ils l’attendaient encore à la sortie. On a essayé de la changer plusieurs fois d’établissement mais ils la retrouvaient toujours. » Une logique de groupe, acharné et déterminé à brimer jusqu’au bout la jeune Anissa.

En janvier dernier, Jules, 16 ans, est attendu par ses camarades pour une bagarre avec Rayan. Une cinquantaine d’entre eux galvanisent ce dernier, ils veulent assister à un « spectacle ». Révélateur d’un continuum de violence, de simples brimades, « des mauvaises blagues sur le physique et l’origine » ont finalement débouché sur des violences morales, puis sur une volonté d’en découdre physiquement. Interrogé par Actu Rhône, Jules peine à surmonter ce traumatisme et confirme un phénomène latent : « Ça ne m’a jamais effleuré l’esprit d’aller voir un adulte, ça aurait été me rendre faible (…) je ne pensais même pas que c’était du harcèlement, j’avais banalisé la chose. » Rayan aurait bénéficié du soutien pernicieux d’un des surveillants de cet établissement de REP+ (Réseau d’Education Prioritaire) qui n’est pas intervenu lors de l’altercation, indiquant à Jules de « rentrer chez lui ».

Affublé de « sale français », Jules a dû surmonter le racisme, l’aveuglement du personnel éducatif, les railleries de dizaines de camarades et s’est vu contraint de quitter l’établissement, sans pour autant porter plainte contre Rayan. Un certain relativisme du mal qui emprisonne des centaines de milliers d’adolescents. Cet enjeu de société répond aussi à un phénomène de classe. Dans ces réseaux d’éducations sensibles, la proportion de familles pauvres prédomine largement. Selon le rapport sénatorial cité plus-haut, le « harcèlement scolaire diminue de façon linéaire avec le niveau de revenu : il toucherait 49% des Français des catégories socioprofessionnelles défavorisées » contre « 32% des hauts-revenus ». 

L’homophobie est également un phénomène prégnant au sein des établissements scolaires. Dinah, 14 ans, en a payé le prix de sa vie. Scolarisée dans la commune de Kingersheim, elle a mis fin à ses jours après avoir été l’objet d’harcèlement de la part de ses camarades. L’élément déclencheur a été la confession auprès de ses camarades de classe de son attirance envers les femmes. Harcelée via les réseaux sociaux, elle a subi un torrent de haine, violent et ininterrompu, sur son téléphone. En dépit de ses alertes auprès de la vie scolaire de son collège, personne n’a véritablement pris en considération l’ampleur de ce qui se tramait dans le for intérieur de la jeune fille. Poussée au suicide pour ce qu’elle était, les filles qui l’ont humilié n’ont pour l’heure pas été inquiétées. 

Un rapport IFOP commandé par la fondation Jean Jaurès a révélé la prégnance d’une homophobie caractérisée dans les collèges et les lycées. Pour la plupart d’entre eux, ces agressions se traduisent par des « injures et des menaces verbales » (26% des interrogés) et des « agressions volontaires caractérisées » (13% des interrogés). Terrées dans leur silence, tourmentées par la crainte du regard des autres, ces personnes vulnérables sont assujetties, plus que les hétérosexuels à un acte irrémédiable. Des statistiques dévoilées par l’institut belge INAMI démontrent que les personnes homosexuelles tendent davantage à se suicider que les hétérosexuels. 

Pour M. de Jésus, une hypocrisie de l’institution scolaire s’opèrerait alors même que son association est sollicitée par les personnels enseignants : « Il y a un chiffrage annuel qui recense ce phénomène. Alors qu’il est déjà largement minoré par la hiérarchie, il est arrivé que des directeurs d’établissements refusent mon aide gratuite (…) le plus fou, c’est que des professeurs me démarchent officieusement pour me demander des conseils, ils sont très souvent démunis face à des situations de ce type ». 

 

Prévenir pour mieux guérir

Les pouvoirs publics, particulièrement ouest-européens et scandinaves, ont pris la mesure de cette problématique à l’aube des années 1990. Les travaux des psychiatres Paul Heinemann et Dan Olweus ont permis, au-delà de la microsphère scientifique, de faire émerger cette problématique au premier rang des préoccupations ONG dédiées à la protection de l’enfance. 

L’introduction du « bullying » (en français : « harcèlement ») dans le vocabulaire courant a permis de définir le cadre pratique de ces microviolences. En France, les premiers jalons législatifs ont été posés en mars 2022. Jusque lors, un flou juridique empêchait de réellement qualifier l’exhaustivité de cette problématique spécifique à l’enfant. A ce nouvel arsenal juridique s’ajoute de nouvelles missions de préventions initiées par les personnels de l’éducation nationale : plateformes numériques dédiées, création de poste d’élèves-délégués au signalement du harcèlement dans les classes, formations des personnels éducatifs. 

 

Phénotype de l’agressé, profil de l’agresseur 

L’étude des schémas mentaux, le poids de l’environnement familial et le laxisme judiciaire sont autant de pistes qui permettent d’expliquer ces phénomènes de harcèlement. 

Nicole Antipoff-Catheline, pédopsychiatre et praticienne hospitalière relevait déjà dans une de ses publications CAIRN de mars 2010 que le harcèlement se traduit davantage lors des « transformations pubertaires », particulièrement chez les garçons. Elle affirme que le sexe opère une influence sur les types de harcèlement à l’œuvre dans les écoles. Alors que les filles font la part belle aux humiliations indirectes, aux rumeurs et à la mise au ban social des victimes, les garçons privilégient l’agression physique, directe et frontale. 

Elle affirme de surcroît la prolifération de pathologie psychosociale dans les enceintes scolaires. Ces dernières traverseraient une « grave crise organisationnelle et politique » liée à l’individualisme prégnant. Cette promotion de la réussite de soi s’opère au détriment de l’intérêt du groupe, celui-ci ne serait plus vu comme « un processus d’affiliation » et se désagrègerait au « gré des besoins de chacun ». Cette prévalence de l’individu-roi renvoie à un phénomène éminemment concret : les vêtements et l’apparat. Porter de la marque, arborer la panoplie du moment génère un imaginaire de supériorité et de domination vis-à-vis de ceux qui ne peuvent se le permettre. Le professeur Antipoff-Catheline ajoute qu’« il ne fait pas bon aujourd’hui d’être gentil et serviable, il convient pour être populaire de se montrer persifleur, ostensiblement critique, de faire de l’humour au dépend des autres ». L’uniforme, même s’il n’empêchait pas l’ostracisme des plus vulnérables, permettait d’inscrire les élèves dans une dynamique collective, d’aplanissement des relations sans distinctions de classe. 

Le pédopsychiatre Maurice Berger spécialiste de la violence infantile, étudie depuis des décennies l’évolution des matrices mentales de la jeunesse française. A l’aune de ses travaux, il constate que la jeunesse des années 2010 ne partagent à peu près rien avec la jeunesse d’antan. 

L’affaissement tendanciel du vocabulaire chez une partie de la jeunesse, son exposition à des environnements familiaux violents et l’incapacité à verbaliser ses désirs amènent de nombreux prépubères et adolescents à développer un rejet, une haine de l’autre sur un terreau d’incompréhension et de frustration. Il intègre à sa réflexion générale une dimension plus politique : l’insuffisance de la réponse pénale. Lorsque des actes irréparables sont commis, sciemment ou non, la justice des mineurs minorerait les actes, abandonnerait toute forme de coercition à l’endroit de ces jeunes individus qui redoublent de plus en plus de violence. Miguel de Jésus confirmera ce constat : « Un sentiment d’impunité règne, le seul risque qu’ils encourent c’est une amende, un rappel à la loi au maximum (…) et pour les victimes, c’est la double peine, elles sont contraintes de changer d’établissements, la charge de la culpabilité est inversée. » 

En ce qui concerne la victime, des tendances comportementales se détacheraient à l’aune des travaux de la pédopsychiatre. La « timidité excessive », l’« agitation » et la « fanfaronnade » constituent des traits de caractères rendant l’enfant perméable aux attaques de l’’extérieur. Ainsi, l’enfant isolé se retrouve cerné dans un cercle vicieux où sa solitude l’expose encore plus aux moqueries des autres. « La victime devient une proie (…) le rôle des spectateurs du harcèlement devient décisif car la victime, isolée du groupe, n’attire aucune empathie de la part des autres. » Un harcèlement soft, en somme, qui noie tout autant l’enfant dans son marasme. Notre acteur associatif ajoutera que l’« on peut aussi observer une évolution dans le profil des victimes. Si l’on remonte aux années 1980, on voit que les premiers à en pâtir étaient les gosses défavorisées au profit des plus riches : effet de supériorité de classe. Désormais, c’est assez épars. Les enfants des classes supérieures, des classes moyennes et populaires peuvent chacun être l’objet d’agression morales et physiques. » 

« L’école n’instruit plus, elle éduque les enfants » se désole le président de l’APCHIS. Or là est l’enjeu. Les institutions scolaires pâtissent de cette violence entre les élèves, au détriment de sa mission première qu’est la transmission des savoirs. En prenant le relai du rôle parental qui se traduit par l’apprentissage des codes sociaux, des tabous, des interdits et de la politesse ; elle perd en marge de manœuvre. Un cercle vicieux se dessine, alimenté à la fois par l’échec scolaire, la perte de civisme généralisée et les vicissitudes du marché du travail. 

 

Des effets délétères sur la psyché. 

Pour de jeunes esprits en pleine construction, ces épreuves constituent de véritables souffrances. Une étude de l’IFOP sur le « harcèlement entre pairs en milieu scolaire » a été publiée en mars 2021. Fondés sur des échantillons représentatifs, elle enregistre que 41 % des répondants ont subi « de façon répétée et continue une violence verbale, physique ou psychologique dans le contexte scolaire ou extra-scolaire ». Ces actes surviennent pour la grande majorité au collège (54 %), puis en primaire (23 %). 

Cette donnée corrobore la thèse d’Antipoff-Catheline sur le caractère accélérateur de la puberté. Parmi les échantillons interrogés, 35% sont sujets à des séquelles psychologiques lorsque ces violences ont été perpétrées dans le contexte scolaire. Plus flagrant, cette proportion grimpe à 67% lorsque les pressions ont été exercées via les réseaux sociaux. 

Ultime et malheureux constat de cette étude : les tentatives de suicide et les pensées suicidaires sont plus élevées chez les victimes de harcèlement (respectivement 12 % et 36 %) que chez l’ensemble de la population (9 % et 27 %). Alors que les confinements successifs avaient déjà bien enterré le moral de toute une jeunesse, la généralisation du distanciel a amené de nombreuses victimes à se protéger dans le cocon familial, au point de redouter le retour en présentiel. Le cyberharcèlement, durant cette période a explosé au point de susciter l’intérêt de l’exécutif. Miguel de Jésus confirme cette tendance, décuplée à l’aune des confinements successifs : «La grande bascule que j’ai observé dans mes actions, c’est le poids des réseaux sociaux. Ils génèrent une concurrence virtuelle entre ceux qui en maitrisent les codes et en abusent, ceux qui n’y parviennent pas et ceux qui s’en contrebalancent tout simplement (…) ça a pourrit une génération entière. » Désormais le harcèlement ne se borne plus aux frontières du sanctuaire scolaire : « Auparavant, on pouvait échapper à la pression qu’on subissait à l’école en se réfugiant dans le cocon familial. Cette bulle a explosé à cause du cyberharcèlement, les menaces suivent le gamin jusque dans l’intimité de sa chambre ».

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