Entre la rentrée scolaire et la période estivale, 935 signalements « d’atteinte au principe de laïcité » ont été comptabilisés par les services du ministère de l’Éducation Nationale. Dans un communiqué de presse, les services de l’état expliquent que ces faits sont « en hausse ». Dépassant même la circonscription des banlieues, la promotion de vêtements communautaires remet en question les principes laïcs dans leur essence. Décryptage statistique et analyse d’un phénomène en pleine croissance.
« Le proviseur m’a dit qu’il en avait marre, qu’on était trop de filles comme ça au lycée. Y’en une, puis deux, puis trois et chaque jour ça augmente » témoigne Maïssa dans les pages du Figaro. Dans son lycée de banlieue parisienne, les abayas – ces robes traditionnelles moyen orientales – font légion et embarrassent le personnel éducatif, de plus en plus impuissant.
La bascule identitaire
Le décompte de ces dérives, qui concerne autant les élèves que leurs parents, a été révélé aux yeux du grand public au travers d’un fait de société : l’assassinat de Samuel Paty aux abords d’un collège de Conflans-Sainte-Honorine par un djihadiste tchétchène le 16 octobre 2020. Cet évènement dramatique a mis en lumière tout un climat, un écosystème favorable à ce genre de passage à l’acte. Le sociologue Gilles Kepel a développé dans son ouvrage Le Prophète et la Pandémie, le concept du « djihad d’atmosphère créé par des entrepreneurs de colère ». En d’autres termes, l’accumulation de pratiques et de réflexes culturels qui sont le résultat d’une mauvaise interprétation des textes religieux, eux-mêmes galvaudés par un certain repli identitaire.
Les zones d’ombres qui entouraient son décès font maintenant état d’un certain aveuglement de la hiérarchie face aux menaces régulières qu’enduraient les professeurs, et cela au-delà du département des Yvelines. Supposés garantir l’intégrité physique et morale des fonctionnaires, ces signalements intègrent des données plus spécifiques. « L’ensemble des faits se passent à 51 % dans les collèges, une tendance assez stable, autour des questions vestimentaires du port du voile ou des jupes très longues. Puis nous avons 26 % des incidents dans les lycées et 23 % dans les écoles maternelles et élémentaires » a précisé le ministère de l’Education Nationale.
Le constat est sans appel. Aucune classe d’âge n’échappe à ces manifestations délétères qui alourdissent le fardeau déjà conséquent qu’est l’enseignement. Un phénomène s’ajoute à cette problématique : celui de l’accélération de l’information et des canaux numériques qui favorisent la diffusion de l’idéologie islamiste, notamment sur TikTok (Injonctions à porter le voile lors des sorties scolaires, rappels religieux sur le contenu des enseignements, mise au ban des filles qui refusent de porter le foulard, promotion du port du kamis, de l’abaya…). Pour ces jeunes femmes et hommes qui empruntent la voie de la séparation, l’argument de la promotion culturelle suffit à justifier ces atteintes à la laïcité qui ne disent pas leur nom.
Les insuffisances de la loi
L’avancée législative du 15 mars 2004 énonçait déjà la règle presque 20 ans après l’affaire du voile de Creil : « Le port de signes et de tenues manifestant ostensiblement une appartenance religieuse est prohibée ». A cette époque, deux jeunes filles de confessions juives fraîchement converties à l’Islam avaient défié l’autorité de l’Etat en pénétrant dans l’enceinte scolaire entièrement voilée. Toutefois, dans les collèges et les lycées, des professeurs plus ou moins anonymes dénoncent l’infiltration de vêtements liés à une pratique religieuse au travers de collectifs tels que Parents Vigilants. Désormais, le cadre privé dans lequel doit normalement s’exercer la pratique de la foi entre peu à peu en collusion avec l’espace public.
La sénatrice LR Jacqueline Eustache Brinio, rapporteur du projet de loi séparatisme alertait sur le besoin impératif d’une ligne directrice :
« Des auditions, nous en avons eu des dizaines ces dernières années (…) nous avons eu le voile, le halal dans les cantines, le burkini et maintenant les vêtements, c’est une revendication religieuse, islamiste et politique à laquelle il va falloir poser une limite. ». Elle précise que les parlementaires comme les fonctionnaires d’état ont « besoin d’une colonne vertébrale, de l’expression d’une volonté politique ». Un chantier d’ampleur qui attend le fraîchement nommé Pap Ndiaye à la tête de la rue de Varenne, dont la sénatrice déplore par ailleurs le « mutisme ».
« La loi est très claire »
Le successeur de Jean-Michel Blanquer, aux positions militantes ambigües sur le rôle de l’école et le cadre légal de la laïcité, n’a pas souhaité réagir à cette polémique. Il a seulement glissé aux micros des journalistes que le « ministère établira un suivi rigoureux de ces atteintes à la laïcité ».
« Il faut qu’il ait un discours aussi ferme que son prédécesseur sur le respect de la laïcité. Ses prises de positions passées sèment le doute. Il doit le lever » souligne le vice-président de la commission de la culture et de l’éducation, Max Brisson. Pap N’Diaye rassure ses troupes, les preuves chiffrées seront publiées mensuellement afin de mesurer l’ampleur de ces dynamiques. Même si l’omerta règne sur ce sujet et que les professeurs, surveillants et personnels éducatifs craignent d’avoir à dénoncer des dérives qui les rendraient vulnérables. L’ouvrage Ces petits renoncements qui tuent condense le témoignage d’un professeur du secondaire. Signaux faibles de radicalisation, normalisation de pratiques religieuses au sein du sanctuaire scolaire ; le témoignage anonymisé de ce professeur dresse un état des lieux inquiétants du milieu scolaire.
Le Président de la République, de son côté, a rappelé le principe de la loi et son esprit « La loi est très claire : pour tous les élèves dans nos écoles, il n’y a pas de signes religieux, quels qu’ils soient ». Porter des vêtements qui défient clairement la loi de 2004 nécessite une conscience politique que des lycéens, surtout dans les quartiers défavorisés n’ont pas forcément.
Une pratique inconsciente
Comment et pourquoi de jeunes femmes et hommes, nés et élevés en France manifestent-ils ce besoin identitaire ? Pour Delphine Girard, agrégée de lettres classiques et professeur en REP (Réseau d’Éducation Prioritaire), la source des maux vient d’un « fossé philosophique qui se creuse depuis plusieurs décades entre le bureau du professeur et le premier rang de ses élèves ». Autrement dit, d’un manque d’apprentissage de l’Histoire, de l’héritage des Lumières, une défaite dans la lutte des « laïcards » pour canaliser le dogme au profit du religieux. Désabusée, elle affirmera que « nous, professeurs, ne parvenons plus à faire de nos élèves des héritiers ».
Elle dénonce la défaite de l’apprentissage, l’échec de la transmission de principes fondateurs qui ont permis à la France de se perpétuer, de créer l’harmonie entre le rationnel et la croyance : « Il ne faut pas se tromper, ce n’est pas spontané ».
Le déficit identitaire d’une frange conséquente des élèves expliquerait selon l’auteur cette quête d’affiliation à un univers culturel attrayant, vivant et dynamique. L’Islam et ses manifestations les plus ostensibles seraient donc un prétexte pour combler le vide.
Une crise de l’autorité
Ces données spécifiques s’ajoutent à une lourde nomenclature mise en place depuis quelques années par les pouvoirs publics pour identifier et quantifier la vulnérabilité de la communauté éducative et des professeurs : enquêtes de victimation, taux de suicide dans la profession, recours aux remplaçants. En 2014, L’Insee publie un rapport intitulé « Éducation Nationale : des métiers exposés aux menaces et aux insultes ».
L’état des lieux y était déjà éloquent. Chaque année en moyenne « 12% des professeurs déclaraient faire l’objet de menaces ou d’insultes (…) une proportion près de deux fois plus élevée que dans l’ensemble des autres professions ». A cela s’ajoute le personnel éducatif qui a 46 % « indiquent être insultés, menacés jusqu’à développer des séquelles physiques et morales ». La défiance organisée qui s’est instaurée contre les hussards noirs et les équipes pédagogiques minent quotidiennement l’exercice de leur métier. L’école est maintenant face à ses responsabilités, et à l’avenir qu’elle souhaite offrir à ses élèves.





