Géopolitique

La Hongrie juge les négociations d’adhésion de l’Ukraine à l’UE mal préparées

Selon une enquête publiée lundi en Hongrie, 72 % des Hongrois s'opposent à l'entrée immédiate de l'Ukraine dans l'UE. Les inquiétudes portent notamment sur les menaces pesant sur l'approvisionnement en pétrole, le traitement inéquitable des entreprises hongroises et la détérioration des conditions de vie de la minorité hongroise. Les inquiétudes économiques persistent aussi en raison de l'afflux de céréales ukrainiennes. 
 

Le sommet européen des 14 et 15 décembre 

 
Les détails du processus d’adhésion de l’Ukraine à l’UE devraient être sur la table des négociation ce jeudi et vendredi à Bruxelles, où se tiendra un sommet des dirigeants de l’UE. Toutefois, selon Reuters, ces négociations pourraient être repoussées à mars 2024. 
 
Les médias évoquent tous un blocage opéré par le Premier ministre hongrois Viktor Orbán, mais peu sont ceux à préciser que la Slovaquie de Robert Fico partage la même position que Budapest sur ce point. Par ailleurs, si les autres dirigeants européens paraissent plus ouverts à des pourparlers avec l’Ukraine, ils le font en des termes très généraux, sans être en mesure de préciser l’agenda du processus des négociations avec Kiev. 
 

Des décisions manquant de préparation 

 
Lundi, avant une réunion avec ses homologues à Bruxelles, le ministres des Affaires étrangères hongrois Péter Szijjártó, a déclaré que « la majorité des hommes politiques européens voulaient prendre des décisions manquant totalement de préparation », alors qu’il n’existait « pas d’accord sur l’avenir stratégique de l’Europe ». 
 
Péter Szijjártó s’est ensuite longuement entretenu avec le ministre des Affaires étrangères Dmytro Kuleba, auquel il a rappelé la position hongroise en la matière dans un échange qualifié de « très franc ». Les deux hommes ne s’étaient pas rencontrés depuis le début de la guerre en février 2022, mais ont bien sûr maintenu des contacts pour améliorer les relations entre Budapest et Kiev. 
 
Selon Dmytro Kuleba, dont le gouvernement n’est pas parvenu à obtenir une aide supplémentaire de 60 milliards de dollars de la part de Washington, ce serait « destructeur » pour son pays si les dirigeants de l’UE ne donnaient pas un feu vert cette semaine pour l’ouverture de négociations d’adhésion. De son côté, la Hongrie plaide pour plus de prudence et explique qu’il ne s’agit pas d’une question tactique mais d’une décision historique ayant des conséquences sur l’avenir de l’ensemble de l’UE. 
 

L’Ukraine fait-elle des efforts ? 

 
Dmytro Kuleba l’affirme haut et fort : l’Ukraine a tenu ses promesses pour être mesure de débuter ces négociations. Le parlement ukrainien a en effet adopté la semaine dernière, et le président Volodymyr Zelenskiy les a déjà ratifiées, quatre lois qui font partie des conditions posées par la Commission européenne. Ce paquet législatif concerne : 
-l’augmentation du personnel du Bureau national de lutte contre la corruption (NABU) ;
-les pouvoirs de l'Agence nationale de lutte contre la corruption pour contrôler les biens de ses fonctionnaires ;
-l’indépendance du bureau du procureur spécial anti-corruption ;
-les droits des minorités nationales. Sur ce dernier point, les parties qui préoccupaient les milieux nationalistes ukrainiens et qui auraient permis à la langue russe de jouir de certains des droits concernés cinq ans après la guerre auraient été supprimées. Les restrictions imposées à la langue russe resteraient en place pour une durée indéterminée.
 
Le dernier point est pour Budapest crucial. Vu depuis la Hongrie, cela peut laisser à espérer, mais Kiev a à de trop nombreuses reprises manqué à ses promesses en termes de protection de la langue hongroise et des écoles hongroises en Subcarpatie. La Hongrie demande tout simplement le retour à la situation antérieure à la loi ukrainienne de2015, qui avait réduit les droits de la minorité hongroise. Tout semble indiquer que nous en sommes encore loin, cette nouvelle loi n’étant qu’un cadre ne donnant pour l’instant pas d’avancées palpables. 
 

Dumping et gouffre financier 

 
Autre point faisant l’objet de lourdes interrogations : les conséquences économiques et sociales d’une intégration trop rapide de l’Ukraine. La Hongrie, mais également la Pologne et la Slovaquie, sont en effet vent debout contre l’absence de restrictions à l’importation de céréales ukrainiennes. Ces dernières semaines, ce conflit s’est étendu aux camionneurs ukrainiens, vus en Europe centrale comme une source de dumping collossal. 
 
Les camionneurs des trois pays pays frontaliers de l’Ukraine que sont la Hongrie, la Slovaquie et la Pologne sont en colère et manifestent, allant jusqu’à bloquer des postes frontaliers au passage de leurs homologues ukrainiens. 
 
Plus largement, comme le montre une étude publiée par l’Institut hongrois des affaires internationales, d'un point de vue économique, l'Ukraine est également devenue très dépendante du soutien financier extérieur pour fonctionner. Dans une telle situation, l'adhésion de l'Ukraine imposerait une énorme charge financière continue à l'Union européenne. Sans un niveau élevé de soutien étranger stabilisant la monnaie ukrainienne, l'Ukraine serait également incapable de satisfaire aux exigences de stabilité des prix.
 
Mais Washington ne semblant plus être aussi enthousiaste pour soutenir financièrement l’Ukraine, n’est pas ce qui est voulu ? Que les Européens prennent le relais au détriment de leur prospérité économique déjà toute relative ? 
 

Yann Caspar

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