Société

Interview. Charline Delporte : “Les gens n’entendent que la promesse rêvée.”

Charline Delporte, est présidente du CAFFES, Centre national d’Accompagnement Familial face à l’Emprise sectaire. Elle nous accueille dans son bureau à Lille. Elle a décidé de devenir bénévole de cette association lorsque sa propre fille a été sous l'emprise d’une secte. Elle a décidé de consacrer tout son temps à la lutte contre les dérives sectaires dès qu’elle a été à la retraite.

Quel est le rôle du CAFFES ?


Ici, on essaie d’être au plus près des familles, dans un accompagnement de A à Z. Ce sont les familles qui nous contactent pour signaler des cas d’emprise sectaire. Ensuite, on les dirige vers des “écoutantes”, les personnes qui écoutent les histoires liées aux sectes. Le centre a tous les corps de métiers : juristes, psychologues, avocats et éducateurs. Le but est d’avoir un maximum de professionnels pour accompagner les victimes à sortir de l’emprise. La principale mission de l’association reste tout de même l’accompagnement des familles en leur apportant des conseils pour éviter à la victime de rompre le lien avec son entourage.

Quels sont les critères à repérer chez quelqu’un qui pourrait être sous emprise ?


Les critères en règle générale sont : un manque d’intérêts pour le foyer, un langage peu habituel, une modification du comportement, de nouvelles pratiques quotidiennes. La victime est aussi sollicitée à travers un aspect financier : elle doit dépenser toujours plus. Si la personne sous emprise est mère ou père de famille, elle peut embrigader ces enfants dans la secte. 

Comment se déroule le contact entre les familles et vous ?


Au téléphone, lorsqu’un proche nous explique sa situation, on évalue les critères de dangerosité qu’on peut reconnaître pour savoir s’il y a une déstabilisation mentale. S’il y a quatre ou cinq critères qui sont évoqués par la famille, alors on met très rapidement un accompagnement en place. Pour commencer, on organise un premier entretien avec la famille, en présentiel ou en visioconférence, qui dure une heure. Il est assez important, car il permet à l’entourage de raconter tout ce qu’il vit avec l’être cher. On veut entendre ce qu’il s’est passé au sein de la famille au moment même où la personne est entrée dans l’emprise. À la fin, on les rassure : “vous pouvez compter sur nous, on va vous accompagner jusqu’à ce que la personne puisse venir un jour nous rencontrer”.

Selon vous, comment les personnes sont amenées à être sous une emprise sectaire ?


Je dis toujours que lorsqu’une personne rentre dans une emprise sectaire, c’est qu’elle y a trouvé quelque chose d’intéressant. Elle a trouvé des réponses à ses questions. Donc, elle est de bonne foi, manipulée. On a des dérives sectaires via les réseaux sociaux, via les salons de beauté, de bien-être. Il y en a partout. Aujourd’hui, cela a vraiment pris de l’ampleur. On est dans un contexte où on a tellement besoin de croire. C’est important de croire, de pouvoir rêver. Les manipulateurs en profitent pour nous vendre du rêve avec une nouvelle spiritualité. 

Justement, on a enquêté sur le féminin sacré qui se développe beaucoup sur les réseaux sociaux. La Miviludes, la Mission interministérielle de vigilance et de luttes contre les dérives sectaires, a alerté sur ce mouvement qu’elle considère comme une dérive sectaire. A contrario, les adeptes y voient plutôt une nouvelle pratique de bien-être. Qu’est-ce que vous en pensez ?


Je n’ai rien contre le bien-être. Mais, il y a un fil rouge qu’il ne faut pas dépasser. Il y a dix ans, on avait déjà eu des histoires liées aux Tentes Rouges [groupes de paroles de femmes]. À l’époque, un mari était venu nous voir pour nous expliquer que son épouse avait des incantations à faire, liées à la lune. C’était avec un chaman apparemment. Il racontait qu’il ne voyait plus sa femme, qu’elle était toujours avec ses amies, qu’elle oubliait ses enfants à l’école. C’est là où on peut commencer à voir ces critères de dangerosité. Dès lors, on regarde qui est derrière ce mouvement, qui a entraîné la victime dans cette dérive sectaire. Et dans le cas du féminin sacré, on se rend compte que ce sont des femmes qui sont multitâches. On est devant quelqu’un qui fait beaucoup d’activités, et grâce à ces occupations, elle gagne de l’argent.  

Est-ce qu’il y a une augmentation des dérives sectaires depuis le confinement ?


Oui. Il y a une augmentation depuis quelques années, même avant la covid. Le coronavirus n’a rien arrangé. Depuis cinq à dix ans, on observe une hausse des dérives sectaires à déviance thérapeutique. Il y a une envie de changer sa santé, de se soigner différemment. Par exemple, on voit de plus en plus des salons du bien-être, je n’ai rien contre. Mais à l’intérieur de ces évènements s’infiltrent des mouvements qui promettent de soigner des scléroses en plaque, des maladies graves. Ils vont vous parler d’un tas de choses qui pourront soigner votre maladie incurable si vous suivez bien la doctrine de ces interlocuteurs. Naturellement, c’est très séducteur. Les gens n’entendent que la promesse rêvée : je vais pouvoir guérir. 



À ce jour, un projet de loi visant à renforcer la lutte contre les dérives sectaires est actuellement en débat à l’Assemblée nationale. Au cœur des discussions, l’article 4 proclame la création d'un délit de provocation à l'abandon ou à l'abstention de soins. Par exemple, si vous allez voir quelqu’un, qui n'est pas médecin, pour lui parler de vos problèmes de santé et qu’il ne vous dirige pas vers un personnel de santé, alors il commettra un délit. Le CAFFES se bat pour que cet article soit approuvé dans le texte final. 

Nous avons reçu Charline Delporte pour notre documentaire “Féminin sectaire”. Il est disponible sur notre application Omerta.

Laura Renoncourt.

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