C’était au mois de juin 2008. L’armée américaine m’avait proposé d’accompagner une unité de la 82e division aéroportée dans le quartier d’Huriya, situé au nord-ouest de Bagdad. Les parachutistes y occupaient l’un de ces bunkers que Saddam Hussein avait disposés aux quatre coins de sa capitale pour impressionner d’éventuels envahisseurs. Vu de l’extérieur et du ciel sans doute, le coffrage de béton semblait d’une grande modernité. À l’intérieur pourtant, on se rendait vite compte que ce n’était qu’un cloaque suintant l’humidité, où les fils électriques dénudés pendaient au plafond, où les latrines dégageaient une odeur infecte et qui n’avait sûrement jamais servi de PC ultra-secret pour armes de destruction massive d’une armée irakienne, jadis qualifiée de quatrième plus puissante au monde.
Le lieutenant Georges Feese, qui dirigeait l’unité, m’avait d’ailleurs dit en me montrant nos couchettes disposées au milieu des flaques d’eau : « Vous, les journalistes, vous venez partager notre vie, mais vous pouvez partir quand bon vous semble. Nous, soldats, devons passer six mois dans ce “shit hole” (trou à merde) ». Par la suite, je visiterai plusieurs bunkers de même facture, sans jamais avoir l’impression de pénétrer dans l’antre du Docteur No.
Si je rappelle cette anecdote aujourd’hui, c’est que quelques années plus tôt, ces fameux bunkers avaient été représentés dans la presse américaine à l’aide d’infographies en trois D comme les QG d’un tyran prêt à faire sauter la planète. C’était l’époque où la chaîne Fox News menait des débats avec comme intitulé « Should we nuke Baghdad ? » (Devons-nous lancer une bombe atomique sur Bagdad ?). On aurait pu penser qu’après l’épisode en 2001 de la fuite de ben Laden de Tora Bora en Afghanistan, les journalistes auraient appris leur leçon, mais non. Car déjà la presse avait publié des croquis d’édifices souterrains complexes construits sous la montagne avec plusieurs niveaux et de multiples « situation room ». L’arrivée sur place après le départ du leader d’Al-Qaïda d’une équipe de la chaîne ABC News avait révélé qu’il s’agissait en réalité de crevasses naturelles si étroites que même un mineur ne s’y serait engouffré.
Entendons-nous bien. Le réseau de tunnels bâti sous Gaza depuis 2007 et l’arrivée au pouvoir par le Hamas est sans doute très sophistiqué. Une source dans le renseignement militaire français les estime à 1 300, d’une profondeur variant de 20 à 50 mètres, alimentés en eau et électricité et sillonnant l’ensemble de la bande de Gaza. Ils poseront certainement de sérieux problèmes à Tsahal pour les neutraliser. Mais était-il nécessaire de nous faire croire à l’existence d’un complexe si sophistiqué sous l’hôpital Al-Shifa, pour finir par trouver à l’intérieur quelques Kalachnikovs et de vagues traces de présence humaine sans qu’on puisse certifier qu’il s’agisse bien d’otages ? Tsahal avait affirmé que l’hôpital servait de couverture au centre de commandement souterrain fortifié du groupe terroriste. On semble aujourd’hui plutôt se diriger vers l’hypothèse d’une fuite de l’État-major du groupe terroriste vers le sud de la bande de Gaza.
Le Hamas est un ennemi redoutable, qui tient sa force non pas de ce que nous imaginons comme le summum de la modernité technologique, mais d’une imagination morbide comme l’usage des parapentistes pour attaquer la rave party le 7 octobre et désormais du maniement de roquettes RPG artisanales par des militants connaissant le terrain parce qu’ils y sont nés. Sur l’hôpital Al-Shifa, il est notoirement connu que les militants du Hamas l’ont utilisé à de nombreuses reprises, et en particulier lors des incursions passées de Tsahal dans la bande de Gaza. Al-Shifa avait l’avantage d’être l’un des rares bâtiments épargnés par les bombardements. Ce n’a pas été exactement le cas cette fois-ci.
Cette erreur répétée de fantasmer à l’infini l’ennemi surpuissant puise ses sources dans Jules César et sa « guerre des Gaules ». L’ouvrage a eu le mérite d’être la seule source écrite à décrire nos ancêtres, leurs us et coutumes, ceux-ci pratiquant la tradition orale et donc ne consignant rien. Sans lui donc, nous ne connaîtrions pas grand-chose des peuples de la Gaule. Mais il ne faut pas oublier que l’ouvrage a été conçu aussi dans le but de magnifier l’adversaire pour que César n’en ait que plus de mérite de l’avoir vaincu.





