Pendant qu’Odessa brûle, Russes et Américains se parlent

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« Il y a un jeu qui se joue entre Russes et Américains, dont ni l’Ukraine ni l’Europe ne font partie. »

Dans la nuit de dimanche à lundi, la Russie a frappé Odessa avec une intensité inédite depuis le début de la guerre, tandis que Kiev était lourdement touchée. Le même jour, le ministre russe de l’Économie siégeait au G20 en Caroline du Nord et s’entretenait en aparté avec Scott Bessent. Pour Régis Le Sommier, ces signaux faibles, mis bout à bout, dessinent un dialogue russo-américain qui se passe des Européens – et annoncent de grosses surprises.

Odessa a été frappée cette nuit comme elle ne l’avait jamais été depuis le début de la guerre. Une vingtaine de missiles de croisière Banderol, dix bombes planantes, deux missiles antiradars et 76 drones Geran se sont abattus sur la ville et ses environs – essentiellement sur la banlieue sud et sur le littoral de l’oblast, le long de la mer Noire, là où se concentrent nombre d’infrastructures ukrainiennes. Kiev a été extrêmement touchée elle aussi.

Que faut-il en déduire ? D’abord que les Russes exploitent une faiblesse connue : l’Ukraine souffre d’une pénurie de missiles antiaériens, en particulier de Patriot. Volodymyr Zelensky a plusieurs fois imploré les États-Unis et ses partenaires de lui fournir ces munitions de défense, faute desquelles l’Ukraine ne parvient plus à contenir les assauts russes.

Le retour de bâton du « plan de quarante jours »

Il faut ensuite y voir, quand on y réfléchit, la conséquence du fameux plan de quarante jours décrété cet été par Zelensky pour contraindre la Russie à revenir à la table des négociations. Fort de l’aide de ses alliés, le président ukrainien avait décidé de frapper la Russie dans la profondeur : ses installations électriques, ses infrastructures pétrolières, ses raffineries, mais aussi les entrepôts où sont stockées les marchandises du commerce en ligne russe. L’artisan de cette campagne était son ministre de la Défense, Mykhaïlo Fedorov.

Aujourd’hui, les Russes se vengent. Ils profitent d’une défense antiaérienne ukrainienne presque à sec pour frapper sans plus aucune retenue les infrastructures civiles, avec un objectif clair : faire plier l’Ukraine, la faire craquer, et surtout lui faire passer un très mauvais hiver. Nous sommes dans une période intermédiaire ; vient d’abord la saison des boues, la fameuse raspoutitsa, puis l’hiver – et cet hiver-là risque d’être très dur pour les Ukrainiens.

Des Patriot promis, puis repris

Ces frappes se font sans intercepteurs, et cela ne doit rien au hasard. Donald Trump était allé, à une époque, jusqu’à promettre à Zelensky que les États-Unis financeraient des usines de fabrication de Patriot en Ukraine. Puis il s’est dédit, expliquant qu’une technologie aussi avancée ne pouvait être déléguée à une autre nation. Depuis, les Ukrainiens demandent des protections ; les Américains ne les donnent pas, et les Européens les cèdent au compte-gouttes – on sent bien qu’ils ne sont pas pressés de se séparer de ces précieux outils de leur propre défense.

On peut donc se demander si les États-Unis ne jouent pas une forme de pourrissement de la situation sur le terrain, de façon à remettre en route le processus de négociation. Car les signes s’accumulent : Washington n’a jamais rompu ce que j’appellerais l’esprit d’Anchorage. En août de l’année dernière, Vladimir Poutine y avait été accueilli par Donald Trump, sur le sol américain – un chambardement diplomatique, un retour du bilatéral russo-américain comme on n’en avait pas vu depuis la guerre froide. Depuis, les États-Unis sont progressivement repassés dans le camp de la défense de l’Ukraine, mais sans jamais s’aliéner les Russes, en leur adressant des appels du pied réguliers ; Trump ne manque pas une occasion de rappeler qu’il s’entend très bien avec Poutine.

Un directeur de la CIA, un ministre russe, un plan en 28 points

Il y a eu ensuite la visite, abondamment commentée, du patron de la CIA John Ratcliffe à Moscou. Une visite qui n’avait rien de discret, puisqu’il est arrivé à bord d’un C-17 Globemaster, un avion énorme que tout le monde a vu dans le ciel de Moscou – un peu comme si l’on avait voulu montrer que les Russes accueillent le chef de la CIA, et que les deux capitales discutent sans en tenir réellement informés ni les Européens ni les Ukrainiens. Zelensky a été briefé après coup ; il n’a pas été averti à l’avance.

Et hier, élément fondamental, le ministre russe de l’Économie assistait au sommet du G20 à Asheville, en Caroline du Nord. Que faisait un représentant du gouvernement russe sur le sol américain, dans ce cadre ? Les Européens s’en sont agacés ; Trump leur a tranquillement répondu qu’il discutait avec tout le monde. Le ministre a eu un aparté avec Scott Bessent, le secrétaire américain au Trésor. Personne ne sait ce qu’ils se sont dit, hormis quelques informations selon lesquelles Bessent aurait remis sur la table le plan en 28 points de Donald Trump pour mettre fin à la guerre – ce plan que les Européens et les Ukrainiens avaient jugé extrêmement favorable à la Russie, puisqu’il lui accorde des territoires, le Donbass notamment. Ce qui reste hors de question pour l’Ukraine.

Mettons les choses bout à bout : la présence d’un ministre russe aux États-Unis, le peu de cas que fait Washington de l’accélération du tempo opérationnel russe, un front où les Russes sont à la manœuvre et avancent. Tout cela n’est-il pas le prélude d’une réouverture des négociations ?

Un troc Iran contre Ukraine ?

Il faut ajouter que Donald Trump, de son côté, est très embêté par la situation dans le détroit d’Ormuz. La guerre en Iran n’est pas terminée ; elle n’est pas réglée, et elle pèse sur l’économie américaine comme sur les économies occidentales, notamment par le prix des hydrocarbures. On peut donc se demander s’il n’y a pas eu, finalement, un deal : une aide des Russes pour forcer l’Iran à négocier la fin des hostilités, en échange d’une aide américaine pour redémarrer le processus de paix en Ukraine – aux conditions du plan en 28 points.

Peut-être allons-nous vers une résolution des deux conflits. Il y a en tout cas un jeu qui se joue entre Russes et Américains, dont ni l’Ukraine ni l’Europe ne font partie. Peut-on parler d’un deal dans l’esprit d’Anchorage ? C’est la question qu’il faut se poser. Ce ne sont que des signaux faibles, sans annonce fracassante ; mais mis ensemble, ils montrent que Russes et Américains communiquent, qu’il y a des échanges, et que les autres n’en sont pas informés. C’est l’information principale de ce qui s’est passé hier : il existe des canaux de dialogue qui mettent complètement de côté la plupart des commentateurs – et les pays de l’Union européenne.

Ces derniers se disent agacés par la présence du ministre russe. Bien d’autres choses les agacent. Leur inquiétude, comme celle de Zelensky, tient en une question : ne va-t-on pas assister à un nouveau cycle de négociations dans lequel Trump donnerait la part belle aux Russes ? Il faudra observer aussi la manière dont les Américains perçoivent le front intérieur ukrainien, après les propos de Fedorov – remercié par Zelensky en août – qui parle d’organiser une élection présidentielle en pleine guerre. Une élection que les Américains avaient déjà réclamée il y a deux ans, au début des premières négociations.

Tout cela, mis bout à bout, montre que des choses sont en train de se passer. Et, à mon avis, nous allons vers de grosses surprises.

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