Il aura fallu presque quatre ans. Quatre ans de silences gênés, de regards fuyants, d’enquêtes refermées à la hâte, pour que la vérité – ou du moins un morceau de vérité – finisse par remonter à la surface de la Baltique, comme ces bulles de méthane que le monde entier avait vues crever l’écume en septembre 2022. Ce jeudi 2 juillet, le parquet fédéral allemand a franchi le pas que personne, à Berlin, ne voulait franchir : accuser officiellement les autorités ukrainiennes d’avoir ordonné le sabotage des gazoducs Nord Stream 1 et 2.
Relisons la phrase, car elle mérite qu’on s’y arrête. Ce ne sont ni Moscou, ni un blogueur complotiste, ni un « relais de la propagande du Kremlin » qui l’écrivent. C’est la justice allemande, dans un communiqué officiel, qui affirme qu’un ex-commandant de l’armée ukrainienne, Serguiï Kuznietsov, et d’autres militaires ont élaboré, « à la demande des autorités ukrainiennes », le plan de destruction de l’infrastructure énergétique la plus stratégique d’Europe.
Souvenons-nous de l’automne 2022. Quiconque osait alors suggérer que la piste russe ne tenait pas debout – pourquoi diable Moscou aurait-il dynamité son propre levier de pression sur l’Europe ? – se voyait aussitôt renvoyé dans les cordes de l’infréquentabilité. Les plateaux bruissaient de certitudes. Poutine avait saboté ses propres tuyaux, point final. Poser la question du cui bono, ce vieux réflexe de tout enquêteur, de tout reporter digne de ce nom, était devenu un délit d’opinion.
Aujourd’hui, le dossier existe. Un homme, arrêté en Italie en août 2025 puis extradé vers l’Allemagne, attend son procès dans une prison de Hambourg. Les enquêteurs ont retrouvé des traces d’explosifs militaires à bord du voilier utilisé par le commando. Le suspect, disent les médias allemands, a évoqué l’opération au téléphone avec des proches. Des preuves qualifiées d’« accablantes ». Voilà pour les faits.
Reste la question que presque personne, dans le concert médiatique, ne semble pressé de poser : que fait un pays quand son allié le plus choyé, celui pour lequel il a vidé ses arsenaux et sacrifié sa compétitivité industrielle, fait sauter son artère énergétique ? Car appelons les choses par leur nom : détruire les gazoducs d’une nation, en temps normal, cela porte un nom dans les manuels de droit international. Et si l’ordre est bien venu de Kiev, comme l’affirme désormais Karlsruhe, alors l’Allemagne a été attaquée – non par son ennemi désigné, mais par son protégé.
On mesure l’embarras de Berlin. Depuis 2022, l’industrie allemande paie son gaz au prix fort, ses fleurons délocalisent, son modèle économique – l’énergie russe bon marché transformée en excédents commerciaux – gît par mille mètres de fond. Et pendant ce temps, l’argent du contribuable allemand continue de couler vers Kiev. Il faut une singulière capacité d’abnégation, ou d’aveuglement, pour continuer comme si de rien n’était.
Soyons précis, car c’est ce qui nous distingue des procureurs de plateau d’hier : Kuznietsov conteste, affirme qu’il se trouvait en Ukraine au moment des faits, et son procès dira ce que valent les preuves. Kiev, de son côté, a toujours nié toute implication. La présomption d’innocence vaut pour lui comme elle aurait dû valoir, à l’époque, pour toutes les pistes qu’on s’interdisait d’explorer.
Mais une chose est d’ores et déjà acquise. Ce que cette affaire révèle, ce n’est pas seulement l’identité présumée des saboteurs. C’est l’état de vassalité intellectuelle dans lequel une partie de l’Europe s’est installée : incapable de nommer ses intérêts, incapable de désigner ceux qui les piétinent, prompte en revanche à excommunier ceux qui posent les questions trop tôt. La Suède et le Danemark ont refermé leurs enquêtes en 2024, sans un mot ou presque. Seule l’Allemagne, il faut le lui reconnaître, est allée au bout.
Le procès de Hambourg s’annonce comme bien plus qu’une affaire criminelle. Ce sera le procès d’un mensonge par omission qui aura duré quatre ans. Et peut-être, si l’Europe a encore un peu d’amour-propre, le début d’un réveil.
Voir aussi : Nord Stream, la vérité, enfin !





