La riposte iranienne à l’attaque conjointe américaine et israélienne du 28 février n’aura cessé de surprendre les observateurs. Quelles que soient leur sensibilité ou leur nationalité, aucun de ces derniers n’attendait l’Iran à ce niveau de capacité militaire ni d’audace stratégique. Alors qu’on vient de passer le premier mois de guerre, l’Iran défie toujours l’Amérique. Trump aura beau répéter que son adversaire est anéanti, que les Iraniens le supplient de trouver une issue, chaque jour passé démontre le contraire.
Et même davantage. Car l’Iran ne ressemble à aucun des adversaires que les États-Unis et Israël ont eu à combattre jusqu’à présent. Que ce fussent les Talibans, Al-Qaïda ou Daech pour Washington, le Hamas ou le Hezbollah pour Tel-Aviv, les guerres asymétriques procédaient chaque fois de tactiques d’usure du fort par le faible. Pourtant, au cours de ces années de guerre en Irak, en Afghanistan ou d’offensives au Liban Sud ou en Palestine, le fort agissait, doté d’une puissance technologique infiniment supérieure. Le faible devait dès lors se contenter d’actions de guérillas classiques : embuscades, mines sous les routes, jouissant du vieux principe maoïste du combattant agissant au sein d’une population où il est comme un poisson dans l’eau. Ce que l’Occident mit un certain temps à se rendre compte, c’est qu’à force de mourir sous des déluges de feu ou aux mains d’opérateurs des forces spéciales dotés des équipements dernier cri, le faible avait fini, par des moyens détournés, à s’en procurer lui aussi. J’en veux pour preuve le Taliban 2.0 qui contrôle aujourd’hui l’Afghanistan et dont les éléments d’élite ressemblent à s’y méprendre aux Navy Seals et Delta Forces américains.
Pourtant, même si l’ennemi s’est adapté, il lui aura toujours manqué une aviation, des satellites et des moyens de détection cyber. Or ce n’est pas ce qu’on voit avec l’Iran… Avant d’expliquer pourquoi l’Iran est différent et ce que cela veut dire sur la suite de la guerre, attardons-nous un instant sur la signification de cette guerre. En particulier sur le fait que l’Iran est peut-être la première guerre des BRICS. En déclarant la guerre à l’Iran, Donald Trump est-il en train d’offrir à l’entité géopolitique qui conteste le plus l’hégémonie américaine une raison d’être ? Laissons un instant le champ de bataille de côté et intéressons-nous aux conséquences économiques et financières du conflit. Si celui-ci avait conduit au bout de quelques jours à l’effondrement du régime iranien, Trump et à sa suite Netanyahou auraient conforté la place des USA comme gendarme numéro un des affaires du monde, Israël faisant figure de tête de pont de l’Occident face à un monde arabo-musulman instable. La guerre étant entrée dans sa quatrième semaine, le blocus du détroit d’Ormuz est venu refroidir les marchés, provoquant des crises en cascade sans qu’on puisse encore en imaginer la fin. Parmi elles, le simple fait que les Gardiens de la révolution imposent une taxe de 2 millions de dollars au passage des tankers dans le détroit, payable en yuan, est en soi un affront inédit à la « pax americana » dans le monde. Toucher au dollar, c’est s’attaquer à la base de la puissance américaine. Trump en est parfaitement conscient. Détruire les pétromonarchies ou simplement menacer leur devenir comme l’a fait l’Iran va dans le même sens. Washington n’est-il pas censé les protéger ? Doha, Abou Dhabi, Dubaï, Manama et Mascate ne paient-ils pas assez pour ça ?
Donald Trump agissant souvent en shérif, ce qui cadre très bien avec la culture de ses électeurs – moins avec celle du reste du monde –, il n’est pas inconsidéré d’emprunter à l’histoire du Far West la métaphore de la cavalerie. Celle-ci veut que lorsque l’Indien se révolte, tue et pille le pionnier et sa famille, la cavalerie arrive en général à la fin pour mettre l’Indien en fuite et rétablir l’ordre et la morale. Mais avec l’Iran, la cavalerie, disons les Marines et la 82ᵉ division aéroportée dont on annonce en fanfare les déploiements pour un « coup final » qui ne saurait tarder, il existe des doutes quant à l’efficacité de l’usage de la force massive et des soldats au sol. Et c’est là que l’asymétrie de ce conflit joue en faveur de l’Iran. Le temps est devenu en effet une variable avantageuse pour le plus faible. Plus le conflit durera, plus le chaos sera grand. Poutine et Xi Jinping regardent l’affaire se dérouler en vieux briscards du temps long. Ils savent que Trump est un impatient et que face à un adversaire comme l’Iran, il faut savoir réfléchir avant d’agir. Peut-être est-ce même déjà trop tard. En tout cas, pour ces deux puissances, comme pour les autres acteurs du monde des BRICS, la guerre d’Iran risque d’affaiblir durablement la position américaine. En premier lieu auprès des puissances du Golfe. Comment pourraient-elles aujourd’hui investir quelques 3000 milliards de dollars dans l’économie américaine quand Washington avec ses bases sur leur sol aura laissé l’Iran les ravager ? Le caractère protecteur des alliances avec l’Amérique en aura pris un sacré coup. Cessez-le-feu ou pas, guerre ou paix, la place de l’Amérique ne sera plus jamais la même. L’Europe, humiliée régulièrement par Trump, aura peut-être enfin compris qu’elle doit cesser de considérer l’Oncle Sam comme son grand frère et vivre sa vie d’adulte en recherchant ses intérêts et ceux des pays qui la composent. Le mot de la fin sur le sujet revient sans aucun doute au vieux crocodile de la diplomatie américaine, Henry Kissinger, qui disait autrefois : « Être un ennemi des États-Unis est dangereux, mais être son ami est fatal ».
Mais le plus inquiétant dans ce qui se passe aujourd’hui au Moyen-Orient tient dans le fait que les frappes et les missiles iraniens semblent de plus en plus soutenus, voire conçus à la base peut-être avec la technologie chinoise et le renseignement russe dans des proportions que l’Occident n’avait sans doute pas imaginées. Ce week-end, des avions AWACS ont été détruits en Arabie saoudite. Les Iraniens ont riposté sur des usines chimiques israéliennes. La semaine dernière, ils avaient riposté sur la ville de Dimona, là où se trouve le centre de recherche nucléaire israélien. Première aberration à relever dans ce conflit : l’avantage tactique que donne aux Iraniens le drone Shaheed en ce qu’il ne coûte pratiquement rien mais nécessite des systèmes d’interception onéreux. Ce drone est arrivé sur le champ de bataille ukrainien en novembre 2022. Comment n’avoir pas imaginé que l’Iran l’utiliserait à son tour en 2026 s’il était attaqué et qu’il se produirait ce qu’il se produit en ce moment ? Comment ne pas avoir vu non plus que l’Iran s’attaquerait aux bases américaines dans la région et par effet d’extension aux économies des pays qui les accueillent ? Trump a avoué avoir été surpris. L’Iran n’a cessé de le dire. Comment ensuite s’être imaginé que la Chine resterait les bras croisés, elle qui aspire 80% du pétrole iranien ? Quant à la Russie, pourquoi s’offusquer qu’elle fournisse à Téhéran le renseignement nécessaire quand les États-Unis fournissent la même chose aux Ukrainiens depuis quatre ans ?
J’en termine en vous livrant une réflexion assez inquiétante, je trouve. D’un conflit démarré par Trump sous la pression de Netanyahou pour mettre un terme aux ambitions nucléaires iraniennes, on débouche sur une guerre dans onze pays, qui pèse sur l’économie mondiale, provoque potentiellement la clôture de deux voies maritimes d’importance que sont Ormuz et Bab al-Mandab. Mais l’ingérence manifeste des Chinois et des Russes, s’il s’avère qu’elle est plus poussée que prévu, donne à la scène des allures de troisième guerre mondiale. Certes Trump et Poutine n’en sont pas venus aux mains. L’argument du partage du renseignement semble accepté des deux côtés comme étant de bonne guerre. En plus Poutine bénéficie largement des conséquences du conflit iranien sur les cours du pétrole et la Chine peut tester ses nouveaux jouets directement, pas comme en Ukraine où Pékin ne fournissait que les pièces détachées. Tout cela ne laisse pourtant personne à l’abri d’un couac, d’un grain de sable dans la machine, d’une mauvaise interprétation ou d’une poussée d’émotion chez Trump ou Pete Hegseth pour se retrouver comme en 1962 au bord d’un conflit nucléaire. Il ne nous reste plus qu’à prier pour qu’on n’en arrive pas là. Mais même ça, ça devient compliqué, les Israéliens ayant interdit ce week-end au patriarche de Jérusalem de célébrer la messe des Rameaux dans l’église du Saint-Sépulcre à Jérusalem, ce qui n’était pas arrivé depuis des siècles…





