Le bruit de la liberté

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Bagdad, mars 2005. L’invasion américaine approche de ses deux ans. Aux tambours de la victoire qui sonnent à chaque capture d’une figure du régime, en particulier celle d’un Saddam Hussein hirsute planqué au fond d’un trou, a succédé une atmosphère inquiète au cœur de la « green zone ».

C’est là qu’ont pris souche les autorités militaires d’occupation. Chaque jour, un colonel tient un point d’information à destination des journalistes présents. Son nom m’est resté gravé dans la tête. Steve Boilen est un militaire rondouillard, pas vraiment le profil commando, mais parfaitement adapté pour décliner chaque jour le catchisme militaire US et les bonnes nouvelles. Avec les journalistes, Steve Boilen a fort à faire. On n’est pas en France. Tous les correspondants présents ont un « background » de reporters de guerre chargé. On ne la leur fait pas. L’un d’eux, correspondant du Washington Post, explique que lorsqu’il patrouille avec les troupes dans les rues de la capitale irakienne, les habitants se plaignent souvent que les hélicoptères qui survolent les habitations la nuit envoient des fusées éclairantes qui provoquent des incendies et surtout réveillent les enfants. « Vous n’avez qu’à leur dire que c’est le bruit de la liberté », répond Boilen avant de s’essuyer le front avec un mouchoir et de passer à une autre question.

Le bruit de la liberté. J’ai reconnu exactement le même ton et le même vocabulaire en écoutant aujourd’hui l’intervention du secrétaire américain à la Guerre, Pete Hegseth. Outre que ce dernier ait été soldat pendant la guerre en Irak, il m’a semblé, en l’entendant marteler que la victoire viendrait des airs, que le régime iranien allait tomber, dans une exhibition de puissance éhontée, que l’Amérique n’avait rien appris, rien compris. Au début des années 2000, elle s’était lancée dans deux guerres interminables au-delà des mers. Afghanistan d’abord, puis Irak. Des milliers de milliards de dollars dépensés, des centaines de milliers de morts pour occuper des pays auxquels leurs troupes ne comprenaient rien. Lors d’une patrouille dans un quartier chiite, un soldat nouvellement arrivé s’était écrié : « Ils sont très accueillants. Pour nous faire plaisir, ils affichent des portraits du Christ. » Il s’agissait en réalité de l’imam Ali, la figure tutélaire de l’islam chiite. Ce soldat n’en avait bien sûr jamais entendu parler.

Le problème est bien qu’aujourd’hui, ni Donald Trump ni Pete Hegset ne semblent non plus en avoir entendu parler. L’assassinat de l’ayatollah Ali Khamenei en prélude au conflit a provoqué une onde de choc dans le monde et en particulier dans l’univers chiite. Ce dernier, à la différence des sunnites, est uni et hiérarchisé. De l’ayatollah au fidèle, tout fonctionne à l’unisson. Aujourd’hui tous dans la vengeance. Ajoutez à cela la maitrise technologique iranienne, un peuple extrêmement éduqué et vous avez la recette d’une guerre mal engagée qui, à mesure qu’elle dure, semble emporter la région, le Moyen-Orient, vers l’abîme.

Nul ne peut assurer que le régime iranien se maintiendra ou non. Mais si c’est le cas et que l’Occident est battu, on pourra retenir que l’ignorance fut un facteur essentiel de cette déconvenue. Combien de temps la région mettra pour se remettre, c’est aussi l’incertitude. Il est toujours utile de comprendre son adversaire. En Irak, un général américain en témoigne. David Petraeus qui avait su redresser la situation dans le chaos. L’Amérique attend un nouveau Petraeus pour sortir de l’impasse qui se profile. Existe-t-il seulement ?

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