L’arrivée de Shein au cœur de Paris a déclenché une panique morale injustifiée. À entendre certains responsables politiques ou représentants professionnels, le textile français aurait attendu la plateforme chinoise pour vaciller. C’est oublier un peu vite que l’hémorragie industrielle ne date pas d’hier. Et qu’elle est la résultante de choix bien français.
Le textile hexagonal, naguère fort de centaines de milliers d’emplois, a commencé à décliner dès les années 1960. Bien avant que Pékin ne devienne l’atelier du monde, les métiers à tisser du Nord s’éteignaient sous l’effet de la mécanisation, de la concurrence européenne puis méditerranéenne. Lorsque la Chine entre vraiment dans la danse mondiale à la fin des années 1990, l’essentiel des pertes est consommé. L’histoire est moins exotique qu’on ne le dit : elle est d’abord technologique et européenne.
Le faux procès du “dumping”
On agite volontiers le spectre d’un État chinois arrosant ses champions de subventions massives pour écraser l’Occident sous des t-shirts à cinq euros. La réalité est plus prosaïque. La Chine dispose d’un marché intérieur de 1,4 milliard de consommateurs. Avant même d’exporter, ses entreprises ont pu tester, ajuster, optimiser sur des volumes que l’Europe ne peut imaginer. Les économies d’échelle font le reste.
Produire pour des séries gigantesques, rationaliser la logistique, compresser les délais : ce n’est pas nécessairement du dumping, c’est du capitalisme industriel à grande échelle. Les plateformes comme Alibaba ou Temu n’ont pas besoin de perfusions budgétaires permanentes lorsqu’elles opèrent sur un marché domestique équivalent à un continent.
Ajoutons que si les produits vendus en Europe étaient systématiquement non conformes, ils ne franchiraient pas les douanes. Ils respectent les normes européennes — parfois au minimum requis, certes — mais les respectent. Le reste relève souvent d’une surenchère réglementaire proprement européenne, d’une passion pour la “surtransposition” qui ajoute couche sur couche aux textes initiaux.
L’euro cher et la compétitivité perdue
Pendant ce temps, l’Europe s’est enfermée dans un autre piège : celui d’un euro durablement surévalué. Depuis le début des années 2000, le taux de change avec le dollar évolue à des niveaux proches de ceux de 1999. Or, un euro cher pénalise les exportations, compresse les marges, encourage les délocalisations. Ajoutez à cela un coût du travail élevé, un droit social complexe, une densité réglementaire qui allonge chaque projet d’implantation industrielle, et vous obtenez un cocktail qui pèse lourdement sur le “made in France”. Le problème est d’abord domestique.
La Chine, Pentagone du manufacturing
On se trompe de focale en réduisant la Chine à la fast fashion. Sur le plan manufacturier, elle est devenue l’équivalent de ce que les États-Unis sont dans le numérique ou la défense : une hyperpuissance. Sa production industrielle annuelle rivalise avec celle de plusieurs grandes économies combinées. À cette échelle, la quantité finit par engendrer, mécaniquement, la qualité.
La Chine n’est plus seulement dans la logique des longues séries “smithiennes”. Elle investit massivement en capital humain, en robotique, en intelligence artificielle, en brevets. Dans les batteries, les véhicules électriques, certaines branches de la pharmacie ou des équipements ferroviaires, elle occupe désormais des positions dominantes. Beaucoup d’acteurs européens se retrouvent distributeurs — parfois simples rebranders — de technologies conçues et produites en Asie.
L’histoire du caviar chinois, écoulé sous des noms à consonance russe après des tests à l’aveugle concluants, illustre cette montée en gamme silencieuse. Nous consommons déjà de la valeur chinoise sans toujours le savoir.
L’effet boomerang
Pendant trois décennies, l’Europe a externalisé sa production vers l’Asie pour préserver ses marges et son modèle social. La Chine a servi d’atelier docile. Aujourd’hui, elle vend directement au consommateur européen, via des plateformes numériques qui court-circuitent les intermédiaires traditionnels. Ce n’est pas une « invasion », c’est un retour à l’envoyeur.
Avions-nous réellement le choix dans les années 1990, avec les 35 heures, une fiscalité lourde et une réglementation foisonnante ? Peut-être pas. Mais feindre aujourd’hui la surprise relève d’une amnésie volontaire.
Pouvoir d’achat et ordre symbolique
L’épisode du corner Shein au BHV Marais a surtout heurté un ordre symbolique. Installer une marque chinoise bon marché au cœur d’un grand magasin parisien, à deux pas des quartiers les plus “conscients” et prescripteurs, c’était brouiller une frontière invisible : celle qui cantonne la Chine à la périphérie, au discount, loin des centres.
Or, les consommateurs, eux, votent avec leur portefeuille. La foule venue découvrir la marque n’était pas un mirage. Le pouvoir d’achat contraint, l’envie de variété, la curiosité pour des modèles renouvelés à grande vitesse composent une demande bien réelle. Restreindre l’offre au nom d’un principe abstrait ne recréera ni usines ni emplois.
Le bien-être du consommateur ne se réduit pas à quelques euros économisés. Il inclut la diversité des choix, la capacité d’arbitrage, le “pricing power” retrouvé face à des oligopoles installés. La concurrence — qu’elle soit française, européenne ou chinoise — est une discipline salutaire.
Se regarder en face
Plutôt que de dénoncer un prétendu “péril jaune”, l’Europe gagnerait à interroger ses propres rigidités : lenteur des décisions, frilosité monétaire, excès normatif, difficulté à financer massivement l’innovation industrielle. La Chine a mis trente ans à bâtir sa maestria manufacturière. Elle n’a pas gagné en une saison.
Le vrai danger n’est pas qu’un t-shirt chinois soit vendu au centre de Paris. Il est que l’Europe se laisse évincer des segments les plus innovants et les plus rentables des chaînes de valeur mondiales — ceux où se fabriquent les technologies, les brevets, les standards de demain. L’enjeu n’est pas de fermer les vitrines, mais de reconstruire une capacité productive crédible. Non dans la nostalgie, mais dans la lucidité.
Jacques Cognerais





